Kiin ouvrit les yeux, bougea la tête afin de voir Qakan. Son gros visage gras était flou. Le sang s'écoulait toujours des blessures de Kiin et elle frémit à la pensée de Qakan sur elle, se poussant en elle, laissant son liquide, l'épais lait blanc brûlant comme du jus d'ugyuun. Mais il n'avait pas volé son esprit. Son esprit était fort en elle et s'agitait de rage. Kiin ferma les yeux, serra les lèvres et se boucha les oreilles pour l'empêcher de sortir. Elle ne le laisserait pas s'échapper. Elle le garderait à l'intérieur, et si pour l'instant elle n'était pas assez forte pour lutter contre Qakan, sa tête s'éclaircirait bientôt, et alors, elle se battrait. Elle ne permettrait jamais à Qakan de la marchander. Elle le tuerait avant.
Qakan regarda sa sœur et ricana. Elle gisait au fond de l'ik, jambes relevées, mains sur les oreilles. Qakan plongea sa pagaie dans l'eau et fit avancer l'embarcation à coups forts et lisses, sans cesser son rire mauvais. Il était un homme, désormais, il venait de le prouver. Plein d'orgueil, il sentit sa partie d'homme gonfler de nouveau. Oui, il était un homme, autant qu'Amgigh, plus que Samig. Samig avait-il jamais pris une femme? Peut-être maintenant, parmi les Chasseurs de Baleines, avait-il été dans le lit d'une femme, qui pouvait dire? Mais les femmes Chasseurs de Baleines étaient laides, et ressemblaient plus à des hommes qu'à des femmes.
Qakan tira sa pagaie et la brandit au-dessus de la tête de Kiin. L'eau dégoulina sur le visage de Kiin et le long de son cou. Elle frémit mais garda les mains collées aux oreilles. Qakan glissa la rame sous son bras et essaya de libérer son oreille, mais Kiin était forte, plus que Qakan ne l'aurait pensé. Qakan leva la pagaie. Il allait la battre encore. Il voulait l'effrayer. Mais il s'arrêta. Non, il avait besoin d'elle pour pagayer demain et pourquoi la meurtrir davantage? La blessure sur son front laisserait une cicatrice et elle en avait déjà dans le dos à la suite des raclées de son père. Qakan devait raisonner en commerçant. Kiin était plus précieuse sans cicatrice.
Sans compter qu'elle avait déjà peur de lui. Elle avait bouché ses oreilles juste pour se protéger de sa voix.
— Tu n'es rien, Kiin.
Il répéta ces mots jusqu'à ce qu'ils rebondissent et reviennent des falaises, des épaisses rivières de glace qui couraient depuis les montagnes vers la mer du Nord.
— Rien, rien, rien...
21
Amgigh attendait que Kiin le guette depuis l'ulaq, comme toute épouse espérant le retour de son mari est censée faire. C'était le soir, et il n'aurait pas à s'asseoir longtemps dans l'ulaq avant de pouvoir gagner sa couche et inviter Kiin à le suivre. Là, il lui demanderait de frotter ses épaules meurtries.
Il sentait déjà ses doigts sur lui, la fatigue de ses muscles passer de son corps dans les petites mains vigoureuses de sa femme. Puis il l'attirerait à lui, la caresserait, serait prêt à la prendre...
C'était bon d'être un homme. D'avoir une femme.
Il poussa sa pagaie dans l'eau avec vigueur et songea aux Chasseurs de Baleines. Son père et lui avaient passé deux jours avec eux, échangeant contre de l'huile de baleine et des peaux de loutre pour Kiin, mais ces deux jours avaient été pénibles. Les jeunes femmes Chasseurs de Baleines étaient hardies, toujours à ses basques, à rire sottement, battre des cils, alors que le grand-père Nombreuses Baleines et sa femme, Épouse Dodue, l'avaient traité en gamin, pas en homme. Ils ne lui avaient même pas offert le réconfort d'une femme pour la nuit ; on avait donné à Samig et lui une seule couche à partager, comme s'ils étaient des enfants.
Les falaises s'éloignèrent peu à peu du rivage, s'ouvrant en une large crique peu profonde qui était la plage des Premiers Hommes. Amgigh jeta un coup d'œil en arrière à son père. Il n'était qu'à une longueur d'ikyak derrière lui.
Il y avait quelqu'un sur la plage, Longues Dents et deux femmes. Kiin ? Non, c'était la mère d'Amgigh. Nez Crochu était derrière elle. Où était Kiin ?
Il balaya la plage du regard, puis les toits d'ulaq. Elle savait qu'il devait rentrer aujourd'hui ou demain. Serait-elle partie dans les collines ramasser des racines, dans les falaises appâter des oiseaux? N'était-elle pas meilleure épouse que cela?
Rageur, Amgigh poussa son ikyak sur le bord, libéra la jupe et sauta sur la plage. Il s'empara de son bateau, puis sentit une main sur son épaule. C'était Oiseau Gris. L'homme avait noirci son visage de charbon, signe de deuil, et Amgigh sentit le soudain tremblement de son cœur qui bondit hors de sa poitrine pour aller se nicher haut dans sa gorge.
— Kiin? demanda-t-il d'une voix étouffée, le cœur au bord des lèvres.
Puis Kayugh fut près de lui, la main un moment sur l'autre épaule d'Amgigh.
— Elle est morte? murmura Kayugh.
Oiseau Gris hocha la tête.
— Nous avons découvert son ik dans le varech. Il y avait un trou dans le fond.
— Vous n'avez pas trouvé son corps? demanda Kayugh.
— Non, répondit-il en levant les yeux vers la mer. Elle est avec les esprits marins. Peut-être guidera-t-elle les phoques vers ton harpon, ajouta-t-il pour Amgigh.
Amgigh ne put répondre, ne put ressentir autre chose qu'un vide écœurant dans son ventre, un profond émoi. Il regarda sa mère, dans le fol espoir qu'elle lui dirait qu'Oiseau Gris se trompait. Kiin était sûrement vivante. C'est alors qu'il remarqua qu'elle aussi avait noirci son visage de cendres et qu'elle avait coupé une partie de sa chevelure pour qu'elle retombe en frange sur son front.
Il tira le couteau de son fourreau de poignet et, regardant vers la mer, se lacéra le visage, s'entaillant la joue jusqu'à l'os. Il essuya la lame dans le sable puis avança dans l'eau et s'aspergea le visage. Le sel brûla sa blessure.
— C'était une bonne épouse, murmura Amgigh ne s'adressant à personne, s'adressant à chacun, s'adressant aux esprits. Elle emporte une partie de mon âme dans la mer, avec elle.
Oiseau Gris attendit deux jours. Il observa Amgigh, il l'observa passer du chagrin à la colère, puis au chagrin.
Tôt le matin du troisième jour, Oiseau Gris s'arracha à son lit, à la stupéfaction de sa femme peu habituée à le voir se lever à pareille heure. Coquille Bleue, les cheveux emmêlés coupés court et les bras et les jambes striés des zébrures qu'elle s'était faites en signe de deuil, n'avait pas encore préparé la nourriture.
— À manger, femme ! grogna Oiseau Gris.
Il se nourrit rapidement puis lui dit :
— J'ai pris un nouveau nom. Tu m'appelleras Waxtal.
Coquille Bleue leva sur lui de grands yeux étonnés et attendit une explication. Mais pourquoi lui en donnerait-il? Avait-elle besoin de savoir? Les femmes étaient des bavardes qui murmuraient des secrets aux petits esprits tracassiers. Peut-être que, lorsque des marchands viendraient dans son ulaq, il leur raconterait l'histoire de sa fille, de son avidité, et comment il l'avait laissée vivre. Puis il raconterait comment les esprits de l'eau l'avaient prise. Et les marchands n'auraient besoin d'aucune explication. Ils sauraient pourquoi on l'appelait Waxtal. N'avait-il pas pitié de sa fille, en dépit de sa rapacité?
Oiseau Gris se leva, enfila son parka et grimpa hors de l'ulaq. Amgigh était sur la plage, comme chaque matin depuis son retour de chez les Chasseurs de Baleines. Il était assis près de son ikyak, une vessie de lion de mer remplie d'huile de phoque sur les genoux, mais ses mains étaient immobiles. Seuls ses yeux se déplaçaient sur la surface de l'eau.
Oiseau Gris s'assit de l'autre côté de l'ikyak d'Amgigh. Ce dernier leva enfin les yeux sur Oiseau Gris, secouant la tête comme pour s'éclaircir les idées, et demanda :
— Qakan — il est parti commercer avec les Chasseurs de Morses?
Oiseau Gris haussa les épaules :
— Possible. Peut-être seulement avec les autres villages des Premiers Hommes.
— Mon couteau a disparu, dit Amgigh. Tous mes couteaux.
Oiseau Gris attendit, sans un mot.
— Je crois que Qakan les a pris.
Oiseau Gris haussa de nouveau les épaules.
— Il avait un paquet de tes couteaux, trois à lames courtes, deux à lames longues.
— Oui, je lui ai demandé de les troquer pour moi, mais mes couteaux ont tous disparu, ainsi qu'un couteau particulier en obsidienne, à longue lame. J'en avais fait deux, un pour Samig et un pour moi.
— Si tu ne les lui as pas donnés, Qakan ne les aurait pas pris. Peut-être ta mère les a-t-elle mis dans un endroit spécial; ou Kiin, avant de mourir... Tu chasses, aujourd'hui ? s'enquit Oiseau Gris après s'être éclairci la gorge.
— Peut-être. Si mon père désire chasser.
— Je chasserai avec toi, sinon.
— Peut-être, Oiseau Gris, je ne suis pas sûr...
Oiseau Gris toussota et se racla de nouveau la
gorge. ^
— J'ai pris un nouveau nom.
Amgigh le regarda, détachant pour la première fois son regard de la mer.
— Afin d'honorer ma fille.
— Tu ne l'as jamais honorée de son vivant, rétorqua Amgigh.
Oiseau Gris perçut l'amertume de ces paroles.
— Je l'ai laissée vivre. Je l'ai laissée prendre à son frère le pouvoir dont elle avait besoin pour sa vie. Maintenant, c'est un marchand au lieu d'un chasseur comme lui et moi l'aurions voulu.
Amgigh rentra les épaules comme pour se protéger des paroles d'Oiseau Gris.
— Quel est ton nouveau nom ? s'enquit-il.
— Waxtal.
Amgigh émit un grognement.
— Tu es le premier à savoir, remarqua Oiseau Gris.
Ils demeurèrent un moment sans parler. Puis Oiseau Gris demanda :
— Et Samig, est-ce qu'il va changer de nom ?
— Je ne sais pas. Peut-être les Chasseurs de Baleines auront-ils un nouveau nom pour lui. S'il prend une baleine.
— C'est un bon chasseur, un homme vigoureux, nota Oiseau Gris. Tu penses qu'il nous reviendra ou qu'il restera avec les Chasseurs de Baleines ?
— Je pense qu'il reviendra. Il a promis de m'apprendre à chasser la baleine en échange de nuits avec ma femme.
— Mais tu n'as pas de femme.
Amgigh haussa les épaules.
— Il ne le saura pas avant son retour. D'ailleurs, il a également promis à mon père de lui apprendre à chasser la baleine. Un homme tient toujours les promesses faites à son père.
— Et tu crois qu'il ne sait pas?
— Ne sait pas quoi ?
— Que Kayugh n'est pas son vrai père ?
Amgigh se retourna, ses yeux comme deux fentes
noires, la bouche mince comme une lame de couteau.
— Tu ne savais pas ? fit Oiseau Gris dont le cœur bondit de joie dans sa poitrine.
— Non, répondit Amgigh après un silence.
— Mais savais-tu que Chagak n'était pas ta mère ?
Amgigh écarquilla les yeux.
— Si tu ne me crois pas, demande-le-lui. Demande à ton père.
— Kayugh est mon père.
— Oui, et Chagak est la mère de Samig.
— Et Baie Rouge?
— Elle est la fille de Kayugh et la fille de ta vraie mère, qui est morte peu après ta naissance.
— Ils auraient dû nous dire. Ç'aurait été plus facile de comprendre pourquoi Nombreuses Baleines voulait Samig et pas moi.
— Ils auraient dû vous dire, approuva Oiseau Gris. Mais peut-être craignaient-ils que le vrai père de Samig ou ta vraie mère reviennent des Lumières Dansantes, s'installent dans l'ulaq de Kayugh et utilisent leurs pouvoirs pour nuire aux enfants qui n'étaient pas les leurs.
— Oui.
— Maintenant, tu comprends pourquoi ton père a choisi une épouse pour toi avant d'en choisir une pour Samig.
— Oui.
— Et Kiin a été une bonne épouse pour toi.
Amgigh mordit sa lèvre inférieure puis, prenant
un bout de bois flotté, commença à dessiner sur le sable.
— Qui est le père de Samig? demanda-t-il enfin.
Une fois de plus, Oiseau Gris haussa les épaules.
— Chagak prétend que c'est le fils de Shuganan. Mais je me suis souvent posé la question. Shuganan était grand et mince ; Chagak n'est pas grande, mais elle a une ossature longue et fine. Samig a des os lourds et des muscles épais. Il ne ressemble pas aux Premiers Hommes.
— Mais la femme de Shuganan était une Chasseur de Baleines, ainsi que la mère de ma — de Chagak. Les Chasseurs de Baleines sont plus lourds avec des muscles épais.
— Oui, concéda Oiseau Gris. Mais ils sont grands.
— À qui d'autre pourrait appartenir Samig ? Pas à Longues Dents.
— Non, dit Oiseau Gris qui se leva et ajusta son parka. Peut-être devrais-tu demander à Chagak.
Il prit la vessie d'huile sur les genoux du jeune homme et commença à enduire les coutures de l'ikyak d'Amgigh.
22
Pendant deux jours, Kiin resta prostrée au fond de l'ik de son frère. Le balancement du bateau lui donnait mal à la tête et, quand Qakan la forçait à boire un peu d'eau, à avaler une bouchée de nourriture, elle vomissait.
Elle n'essayait pas de l'aider à dresser un campement, à cuire de la nourriture ou à arranger les couvertures. Elle restait dans l'ik, dormant la plupart du temps. Mais lorsqu'elle était éveillée, elle échafau-dait des plans. Chaque jour, sa tête lui faisait un peu moins mal. Bientôt, elle serait de nouveau forte, plus forte que Qakan. Et qui pouvait dire ? Peut-être un esprit grand-mère avait-il vu ce que Qakan avait osé ? Peut-être qu'un esprit grand-mère aiderait Kiin à s'échapper.
Le troisième jour, tandis que Qakan poussait maladroitement l'esquif depuis la plage où ils avaient passé la nuit, il lâcha :
— Tu vas mourir.
Kiin ne dit rien, gardant les yeux clos pour se protéger de la lumière de ce nouveau jour. Mais si elle se tut, elle entendit son esprit parler — les mots étaient clairs : « Non, Kiin ne mourra pas. C'est toi qui vas mourir, Qakan. »
Kiin sentit l'ik faire un rebond lorsque son frère s'installa sur son siège rembourré de peau de phoque.
— Dommage que tu meures sans âme, ajouta Qakan.
Kiin entrouvrit les yeux en une fente qu'elle espéra imperceptible. Son frère la regardait. Son visage était sale, son parka de peau d'oiseau déchiré à l'épaule, ses cheveux ternes et emmêlés. Il avait l'air d'un gamin qui ne savait pas grand-chose et sur qui on aurait facilement le dessus. Kiin sentit son esprit gonfler dans sa poitrine, sentit la force revenir dans ses bras et ses jambes et comprit que ce qu'elle voyait maintenant était vrai, ce n'étaient plus de fausses images qui doublaient ou triplaient chaque rocher, chaque brin d'herbe.
— Ainsi, tu mourras sans âme et tu erreras, poursuivit Qakan. Tu n'iras pas dans les Lumières Dansantes et tu ne reverras jamais Samig.
Le cœur de Kiin cogna violemment. Pourquoi parler de Samig alors que c'était Amgigh son mari? Pourquoi ses sentiments pour Samig se voyaient-ils si clairement que même Qakan savait?
— Mon-mon mari est Am-Amgigh, dit-elle d'une voix rauque après des jours de silence.
À travers la frange de ses cils, Kiin s'aperçut qu'il souriait, de ce sourire qu'il arborait avant de la frapper ou de raconter à son père des mensonges sur son compte.
— Ainsi, tu es vivante, dit Qakan.
Kiin remua doucement la tête et ouvrit grand les yeux pour fixer du regard le ciel gris au-dessus d'eux. Oui, elle était plus forte, et sa tête lui faisait mal uniquement parce que Qakan l'avait frappée. Et cette douleur était tendre comme un bleu à côté du mal profond qui l'entraînait dans des rêves atroces et faisait résonner la voix de Qakan comme la plainte stridente du vent.
— Je t'ai emmenée pour que tu m'aides à pagayer, à attraper du poisson et à préparer la nourriture, reprit Qakan. Je ne pensais pas que j'aurais à m'occuper de toi comme si tu étais un bébé.
— Amgigh vien-viendra me-me-me chercher, assura Kiin.
Elle se redressa lentement et grinça des dents lorsque le ciel et l'ik se mirent à tourbillonner.
— Au-aujourd'hui ou de-de-demain, ajouta-t-elle, il nous trouvera et il te-te tuera pour me-m'avoir emmenée.
Qakan hurla de rire. C'était un rire semblable à celui de son père, un rire qui partait de la gorge et s'élevait en arc jusqu'à une note aiguë comme l'appel d'un guillemot. La graisse trembla sous le menton de Qakan et son ventre tremblota sous son parka.
Qakan, un marchand, songea Kiin. Qui voudrait traiter avec lui ?
Mais son esprit murmura : « Bien des hommes voudront troquer avec lui. Qakan est un gamin facile à berner. Il emportera des peaux de phoque et reviendra avec des peaux de lemming. »
— Amgigh ne nous suivra pas, rétorqua Qakan. Il te croit morte.
Kiin s'assit sur son séant et vit la vérité dans les yeux de son frère.
— J'ai fait un trou dans le fond de l'ik de notre mère et je l'ai coincé entre des rochers près des falaises du sud. Tout le village est persuadé que les esprits de l'eau t'ont prise.
— Je-je vais envoyer mon es-mon esprit à Amgigh pendant ses rêves et il... et il saura la vérité.
— Tu n'as pas d'esprit, cracha Qakan. Tout le monde au village te croit morte. Ton esprit a eu peur de rester dans un corps mort. Il t'a quittée pendant ton sommeil. Il est parti sans toi pour les Lumières Dansantes.
Kiin sourit, elle faillit même rire. Pourtant, elle ne répondit pas à la sottise de Qakan, qui inclina la tête de côté et dévisagea sa sœur.
— Tu crois que je t'ai emmenée avec moi seulement pour coudre mon parka et me préparer à manger? Non. Quand nous arriverons au village des Chasseurs de Morses, je te vendrai.
Kiin ne se départit pas de son sourire, mais une part de la colère qui grandissait en elle se mua soudain en peur. Oui, elle rapporterait un bon prix, sinon comme femme, du moins comme esclave. Or les marchands affirmaient que certains Hommes Morses possédaient des esclaves.
— Ils-ils ne vou-voudront pas d'une femme sans âme, objecta-t-elle, laissant la moquerie de son esprit transpercer dans ses yeux.
— Je ne le leur dirai pas.
Il la regarda comme si elle était une enfant, comme s'il la morigénait.
— Et tu ferais bien de t'en garder. Mieux vaudrait pour toi être une épouse qu'une esclave.
— Alors je-je deviendrai une-une épouse, dit Kiin. Et un jour, je de-de-demanderai à rendre visite à mon peuple, à re-retourner au village. Je ra-raconte-rai à notre père et à mon mari ce que tu as fait. Peut-être que lui ou Am-Amgigh te tuera. Ou bien Ka-Kayugh.
Qakan haussa les épaules. Il plongea sa pagaie dans l'eau et rétorqua :
— Notre père est déjà au courant. Et Amgigh trouvera une autre épouse, meilleure que toi, il ne voudra pas te reprendre.
Kiin grinça des dents de colère. Bien sûr que son père savait. Sinon, comment Qakan aurait-il pu se procurer les fourrures et les peaux, l'huile de voyage? Il sait que Qakan va me négocier chez les Chasseurs de Morses, se dit-elle, mais sait-il que Qakan s'est forcé en moi, qu'il s'est servi de moi comme d'une épouse?
— Il-il sait que tu t'es maudit, toi et ton commerce, en usant de ta propre sœur comme de-d'une épouse ?
Elle ricana en voyant le visage de Qakan se colorer de rouge.
— J'obtiendrai davantage de toi si tu portes un enfant, lâcha Qakan d'une voix basse.
Kiin se pencha vers lui. La fureur fit sortir les mots nets et clairs, comme si c'était son esprit qui parlait :
— Et tu crois que tu vas me donner cet enfant? Tu crois qu'Amgigh n'a pas déjà mis un enfant dans mon ventre? Tu n'obtiendras rien. Tu as attiré la malédiction sur toi et sur cet ik. Tu vois le sang au fond. C'est mon sang. Du sang de femme. Si tu conduis cet ik loin en mer, les animaux marins eux-mêmes y feront un trou et nous nous noierons tous les deux.
Qakan rentra les épaules pour se protéger de ses paroles.
— Si je suis maudit, alors tu es deux fois maudite. Si tu rentres auprès de notre peuple et que tu leur dis ce qui s'est passé, tu crois vraiment qu'Amgigh voudra de toi ? Tu crois qu'un chasseur Morse voudra de toi ? Ne me parle pas de malédictions. Je suis un marchand. J'ai trop de pouvoir pour être maudit par ce qui arrive à une femme. C'est la femme qui porte la malédiction. Elle a déjà pris ton âme.
— Tu te trompes, Qakan. J'ai toujours mon âme. Je la sens, forte, là, dit-elle en pressant le poing sur sa poitrine.
Qakan sourit.
— Admettons. Ton âme y est peut-être encore. Il faut du temps à une âme pour quitter quelqu'un qui vit encore, mais elle est déjà plus petite. Peut-être que chaque fois que tu parles, une petite parcelle de ton âme s'échappe avec tes mots et est emportée par le vent vers les Lumières Dansantes.
Sur quoi, une grosse vague se projeta contre l'ik, le poussant vers un rocher saillant. Qakan retint son souffle et rama, hurlant à Kiin de l'aider. Elle saisit la pagaie au fond de l'ik et la maintint contre le rocher. Le choc fit grincer le bois. Malgré sa faiblesse, Kiin immobilisa la pagaie, poussant de toutes ses forces tandis que Qakan faisait avancer l'embarcation à longs et profonds coups de rame.
Enfin, la vague les dépassa. Kiin la regarda écumer sur la plage, affaiblie au contact du sable noir, sifflant en roulant vers la mer.
— Garde la pagaie, ordonna Qakan. Nous irons plus vite si tu m'aides.
Kiin serra les mains sur le manche lisse. Ses yeux glissèrent jusqu'à la rame.
« Prends-le maintenant, murmura l'esprit de Kiin. Tout de suite. Il est fatigué et tu as retrouvé ta force. »
— Je-je ne pagaierai que si tu tournes l'ik en direction de notre île, dit Kiin.
Qakan sortit la pagaie de l'eau et la brandit, menaçant.
Relevant le menton pour désigner la blessure à la tempe de Kiin, il ricana :
— Aurais-tu déjà oublié ce que je peux faire avec une pagaie?
Le bois froid contre ses mains, Kiin regarda les doigts lisses et potelés de son frère et n'éprouva aucune crainte. Mais elle recula et sortit sa propre rame de l'eau pour se protéger de Qakan.
Qakan rejeta la tête en arrière et éclata de rire.
Kiin attendit que Qakan rie à en fermer les yeux. Alors, Kiin empoigna sa pagaie comme un chasseur sa lance et la ficha dans le ventre mou de Qakan. Le coup rejeta Qakan en arrière et il lâcha sa pagaie. Kiin plongea en avant, saisit la pagaie de son frère qu'elle lança sur lui mais, cette fois, Qakan s'en empara avant d'être touché. Kiin fut ahurie de la force avec laquelle les mains de son frère maintenaient la pagaie.
Il doit avoir l'aide d'un esprit, songea Kiin, mais quel esprit aiderait Qakan?
Elle tenta de tordre la pagaie pour lui faire lâcher prise, mais ne réussit qu'à faire tournoyer l'ik sur lui-même. La proue ne faisait plus face à la mer, les vagues claquaient contre le flanc et l'eau entrait d'un côté.
— Kiin, arrête! hurla Qakan. Nous allons nous noyer. L'ik... regarde...
« Quelle importance? murmura l'esprit de Kiin. Même un enfant regagnerait la rive. »
Kiin tira violemment la pagaie vers elle et la relâcha si brusquement que la lame s'écrasa sur la bouche de Qakan. Elle sauta en avant et atterrit, un genou sur l'estomac de Qakan, l'autre sur son bas-ventre. Qakan gémit. Il lâcha la pagaie. Mais, d'une main, il saisit les cheveux de Kiin et, avant qu'elle ne puisse se dégager, il l'entourait de son bras, serrant son visage contre sa poitrine. Il comprima sa cage thoracique jusqu'à lui couper le souffle, jusqu'à ce que son cœur n'eût plus la place de battre. Il glissa sa main vers sa gorge, appuya sur sa trachée. Les poumons de Kiin la brûlaient, tant elle avait besoin de respirer, ses yeux s'assombrirent, tout devenait gris, tout tremblait.
Kiin inspira longuement.
— Frappe-moi, dit-elle d'une voix rauque. Les-les Chasseurs de Morses te-te donneront un bon prix pour une-f-f-femme pleine de cicatrices au visage.
Qakan grimaça. Des bulles de sang apparurent entre ses dents.
— Tu es stupide, Kiin, siffla-t-il tout en crachotant de la salive et du sang.
Kiin essaya de détourner les yeux, mais Qakan lui tira les cheveux afin de lui relever la tête qu'il projeta contre les montants de bois de l'ik. La douleur éclata à l'arrière du crâne de Kiin. Une fois encore, toutes les choses furent doubles et floues.
— Pourquoi lutter? Amgigh ne voudra plus de toi. Pareil pour Samig. De plus, voudrais-tu maudire Amgigh en étant sa femme après avoir couché avec ton propre frère?
Ses mots firent leur chemin dans la tête de Kiin et elle eut le cœur lourd.
Qakan avait raison. Elle portait malheur. Pour-rait-elle vivre avec Amgigh ou Samig et prendre le risque que la malédiction s'étende sur eux ?
La conscience de ce malheur s'abattit sur Kiin, la vida de toute substance, laissant son âme effritée, comme une coquille d'œuf, ne contenant que son souffle et des mots brisés.
23
Elles ne cessaient de l'observer. Leurs gloussements éloignèrent ses pensées de son travail et son couteau glissa, entaillant un autre morceau de bois. Samig ferma les yeux et creusa le dos pour soulager la tension de ses épaules. Son grand-père lui avait donné une vieille carcasse d'ikyak pour qu'il puisse se faire son propre bateau, correctement, avait précisé son grand-père, à la façon des Chasseurs de Baleines, un ikyak que les animaux marins respecteraient.
Samig tentait d'oublier l'homme qui avait possédé en premier cette carcasse d'ikyak, le chasseur qui avait confectionné la quille jointoyée, les plats-bords et les poutres de pont. Sur ce plan-là, il avait été très habile. L'armature était solide, les joints parfaitement ajustés. Pourtant, Samig ne pouvait s'empêcher de se demander si l'homme avait été bon chasseur, ou s'il avait maudit son ikyak par sa paresse et son manque de respect.
Presque toute l'armature était encore en bon état, même aux endroits où les poutres de pont étaient arrimées aux plats-bords. Les Chasseurs de Baleines ligaturaient joint à joint au moyen de fanons de baleines, et là où le bois frottait contre le bois, ils inséraient dans l'armature des plaquettes de dent d'ivoire.
— Tu vois, lui avait dit son grand-père en poussant une pièce de bois à l'aide d'un ongle, l'eau ramollit le bois et l'effrite. L'ivoire empêche la fatigue du bois.
La veille, Samig avait peint les morceaux de carcasse d'ocre, de rouge sang, mêlé à une pâte étalée ensuite avec une peau de phoque à poils durs. L'ocre protégeait le bois de la pourriture due à l'humidité et de l'attaque du sel de mer.
L'armature en bois d'un ikyak de Chasseur de
Baleines, lui avait expliqué Nombreuses Baleines, est comparable aux os d'une baleine, assemblés de façon à pouvoir bouger dans la mer, à se conformer au mouvement des vagues, à se courber avec la forte houle. Les ikyan des Premiers Hommes étaient de piètre facture, prétendait-il ; ils étaient raides et peu commodes.
Les paroles de Nombreuses Baleines s'étaient fichées dans la poitrine de Samig comme des échardes, et frottaient contre son cœur chaque fois qu'il respirait. Alors, Samig se dit que, si un garçon Chasseur de Baleines se rendait chez les Premiers Hommes pour apprendre à chasser le lion de mer, il lui faudrait peut-être apprendre à se servir de leurs ikyan. Il lui faudrait sans aucun doute abandonner sa grande lance peu commode pour utiliser leur harpon barbelé à l'équilibre délicat.
Samig glissa l'extrémité d'une poutre de pont incurvée dans son réceptacle du plat-bord. Parfait, songea Samig. Bien ajusté mais pas trop serré afin que l'articulation ne claque pas si une vague courbe l'ikyak.
Epouse Dodue avait accepté de coudre les peaux de lion de mer que Samig avait coupées pour recouvrir l'ensemble. Une fois l'ikyak achevé, Samig pourrait se débarrasser des jeunes filles au moins pour un temps, même si Nombreuses Baleines ne l'autorisait pas à s'aventurer hors de vue de la plage.
Il contempla avec nostalgie l'ikyak qui l'avait amené depuis son village. Il gisait au-dessus de la ligne de marée, construit à la manière des Premiers Hommes, sans faîtage supérieur ni contre-quille assemblée. Il pourrait le prendre, maintenant, retourner dans son village, avec son peuple. Retourner à Kiin et à sa mère, à sa petite sœur Mésange. Mais alors, il décevrait Kayugh et Amgigh. S'il voulait aider son peuple, il devait appartenir aux Chasseurs de Baleines. Et, pour cette année au moins, il devait contenter Nombreuses Baleines et même Épouse Dodue.
Cela aurait été plus facile si Épouse Dodue ressemblait davantage à sa propre mère. Il aurait alors pu évoquer avec elle les Premiers Hommes, sa famille, son village. Il se serait senti moins seul. Mais Épouse Dodue donnait l'impression de vouloir que Samig oublie son peuple. Elle lui interdisait de s'asseoir à la manière des Premiers Hommes; de parler comme les Premiers Hommes. Elle avait même insisté pour lui faire un nouveau parka ; pourtant, quand elle l'eut achevé, il n'avait guère trouvé de différence avec celui confectionné par sa mère.
Nombreuses Baleines s'était moqué des harpons de phoque de Samig, de leur fine pointe, de leur hampe en os fin. Mais lorsqu'il avait inspecté le propulseur de Samig, le vieil homme s'était contenté d'un grognement, et Samig avait réprimé un sourire, sachant que cette planche était aussi fine que possible. Elle avait appartenu à son grand-père, Shuganan, puis avait été offerte à Samig parce qu'elle correspondait exactement à l'avant-bras de Samig, depuis la pointe de son doigt le plus long jusqu'au coude.
Le propulseur était une extension du bras de Samig et lui permettait de projeter plus loin une lance ou un harpon. Presque de la largeur de la main de Samig, il possédait un crochet à une des extrémités qui s'articulait sur la hampe de la lance de Samig. La lance était posée dans une rainure de la longueur du propulseur. Samig maintenait une extrémité parallèlement à l'eau, revers contre son épaule. Quand il lançait d'un jet vif et latéral, le propulseur suivait l'arc de son bras tandis que la lance demeurait horizontale, pour finir reliée au propulseur uniquement par le crochet au bout de la planche.
Le propulseur de Samig conférait toujours à la lance une visée franche, et le crochet à l'extrémité ne glissait jamais. Bien des chasseurs plus talentueux que Samig en possédaient de moins parfaites.
— Peut-être est-ce le pouvoir de l'énorme tableau de chasse que ton grand-père a réalisé avec, avait expliqué Kayugh à Samig.
Et c'est cette même explication que Samig fournit à Nombreuses Baleines.
Mais, chaque jour, on laissait Samig sur la plage à observer les jeunes du village partir chasser le lion de mer ou le phoque. Et, tous ces jours, il songeait à ce que Kayugh lui avait dit :
— Fais ce que dit le vieil homme. Montre de l'intérêt pour ses paroles et ses récits, et quand tu n'auras plus rien à apprendre, reviens et explique-nous. Nous deviendrons comme les Chasseurs de Baleines, mais en mieux, car nous sommes déjà meilleurs chasseurs de lions de mer.
Oui, se disait Samig chaque fois que son esprit brûlait du désir de revoir son île, de retourner dans son ulaq, oui, Kayugh t'a traité en vrai fils. À toi d'honorer Kayugh en vrai père. Apprends à chasser la baleine afin de pouvoir lui enseigner à ton tour, à lui et à son fils Amgigh.
Samig posa son couteau sur le sol et inspecta l'ikyak. Il avait noué chaque joint avec des rubans rigides de fanons de baleine, il avait inséré les plaquettes d'ivoire dans leur socle et les avait collées avec du varech en poudre mélangé à son propre sang. Peut-être qu'aujourd'hui Épouse Dodue pourrait commencer à coudre la couverture.
Le murmure des filles s'interrompit lorsque Samig ramassa son couteau et se dirigea vers l'ulaq de Nombreuses Baleines. Il entendit qu'on courait derrière lui. Samig se retourna pour voir à ses trousses celle qu'on appelait Trois Poissons. Ses deux amies dissimulaient leur sourire derrière leurs mains et se serraient l'une contre l'autre, sans rien perdre de la scène.
Trois Poissons était grande et plantureuse comme tous ceux d'ici, et son sourire s'ouvrait sur une mâchoire aux dents cassées. Comment pourrait-elle être une bonne épouse si dès sa jeunesse ses dents étaient rognées et effritées? Combien de bottes de nageoires de phoque ferait-elle, frisottant les semelles de ses dents, avant qu'elle n'eût plus de dents du tout?
— Où sont tes amies ? s'enquit Samig auprès de la fille.
Trois Poissons gloussa bêtement et lança un bras en direction des deux autres.
— Elles pensent que tu es un géant et que tu vas les manger, répondit-elle en riant de nouveau.
Samig ne dit mot. Il était sur ses gardes quand il devait s'adresser à une fille du village. Bien qu'il n'eût que peu d'expérience des choses du lit, il savait que les trois filles avaient été prises peu après leur premier sang. Parmi les Chasseurs de Baleines, tout homme excepté le père, le grand-père ou le frère avait le droit de demander ses faveurs, à ceci près qu'une femme mariée ne pouvait être donnée que par son époux. Ces trois-là avaient très envie de partager la couche de Samig, si bien qu'elles passaient un temps fou à le suivre, en agitant leur tablier. Et si Trois Poissons apportait peu de désir au cœur de Samig, les deux autres, Petite Fleur et Panier Moucheté, n'étaient pas laides.
Cependant, au cours de la première journée que Samig avait passée avec les Chasseurs de Baleines, Nombreuses Baleines avait ordonné :
— Pas de promenade nocturne. Marcher la nuit fera pousser l'herbe entre tes orteils et tu seras maudit pour toujours auprès des animaux marins.
Cet étrange avertissement avait laissé Samig pantois. Aussi avait-il demandé à Oiseau Crochu, un jeune homme du village, ce qu'avait voulu dire Nombreuses Baleines.
— Pas de visites, avait répondu Oiseau Crochu avant de partir d'un rire qui avait laissé penser à Samig que Oiseau Crochu ne l'aimait pas. Pas de nuits avec les femmes. Tu n'es pas encore un homme.
Alors Samig comprit que, s'il était un gamin aux yeux de Nombreuses Baleines, il l'était aux yeux de tous. Un homme chassait des baleines, or Samig ne possédait même pas un ikyak digne de ce nom.
Si bien que les gloussements de Trois Poissons étaient curieusement réconfortants, et la pensée venait à Samig chaque fois qu'il l'entendait rire : quelqu'un me voit comme un homme.
Épouse Dodue était assise dans la grande pièce centrale éclairée par des lampes à huile de baleine qui brûlaient plus proprement que celles à huile de phoque des Premiers Hommes.
Samig attendit respectueusement qu'Épouse Dodue remarque sa présence puis, lorsqu'elle le regarda, il s'accroupit pour parler :
— Je suis prêt pour la couverture, grand-mère, dit-il.
— As-tu achevé l'armature? s'enquit Épouse Dodue.
— Oui.
— Alors assieds-toi, et je te parlerai de ce que m'a dit Nombreuses Baleines. Peut-être te le dira-t-il lui-même, peut-être pas. C'est quelque chose qu'il te faut savoir.
Samig s'installa sur les nattes, jambes croisées selon la coutume des Chasseurs de Baleines. Épouse Dodue posa le panier qu'elle était en train d'achever, et Samig remarqua combien le travail en était grossier comparé à celui de sa mère. L'image de sa mère assise avec un panier renversé sur un pieu alourdit son cœur. Puis Samig ramena ses pensées vers Épouse Dodue, avec ses cheveux graissés tirés serrés en arrière, avec son visage rond et ses petits yeux luisants à la lumière des lampes à huile.
— Nous sommes un grand peuple, commença-t-elle sur un ton litanique désormais coutumier, début de tout projet ou histoire. Tu es plus qu'un garçon, mais pas encore un homme. Dans ce village, pour être un homme, tu dois chasser la baleine. Mais comme tu chasses déjà le phoque, tu n'iras pas avec les garçons qui apprennent lentement au fil des ans.
Elle se pencha pour plonger son regard dans celui de Samig et poursuivit :
— Nombreuses Baleines t'enseignera.
Elle se cala de nouveau et ajusta la natte pliée sur ses genoux avant d'ajouter :
— C'est un grand honneur.
Samig, ne sachant trop ce qu'il devait dire, répondit enfin :
— Oui, grand-mère, c'est un grand honneur.
Épouse Dodue sourit et tendit la main pour tapoter le genou de Samig qui s'obligea à sourire sans un geste de recul. Chez son peuple, toucher était réservé aux épouses d'un homme et à ses enfants. Mais, songea Samig, Épouse Dodue ne voyait pas en lui un homme. Il sentit son visage se colorer, espérant qu'Épouse Dodue ne le remarquerait pas.
Mais elle se pencha de nouveau vers lui, tapotant sa joue :
— Tu ressembles tant à ton grand-père, en plus large, plus fort. Peut-être un jour trouverai-je de quoi les mères Traqueurs de Phoques nourrissent leurs fils pour les rendre aussi vigoureux. Le sais-tu?
Samig essaya de réfléchir à quelque plante ou animal mangé par son peuple et que n'utilisaient pas les Chasseurs de Baleines, mais en vain. Pour la nourriture, tout paraissait identique.
— Non, dit-il enfin, bien qu'il aurait aimé offrir une meilleure réponse afin de lui plaire. Mais quand je retournerai à mon peuple, je demanderai, ajouta-t-il.
Alors, Épouse Dodue recula vivement, fronça les sourcils et plissa les yeux. Relevant la tête, elle rétorqua :
— Tu n'es plus un Traqueur de Phoques. Tu es l'un de nous. Nombreuses Baleines a décidé de te donner un nouveau nom — Tueur de Baleines.
Les yeux de Samig s'agrandirent. Tâchant de réprimer le désarroi de sa voix, il s'exprima avec douceur, comme s'il raisonnait en enfant :
— Mon nom est Samig. C'est un nom honoré chez les Premiers Hommes.
— Kayugh t'a donné à nous! objecta Épouse Dodue.
Elle étudia le visage de Samig avec intensité et Samig se sentit soudain très las. Il se rappela les paroles de sa mère, souvent prononcées lorsque l'ulaq était rempli des clameurs de nombreuses personnes :
— J'ai besoin de parler à la mer.
Et maintenant, il disait ces mêmes mots à Épouse Dodue, mais nota le sourire qu'elle afficha lorsqu'il quitta l'ulaq.
24
Kiin tira un autre brin d'ivraie de sa pile. Chaque jour, une fois que Qakan et elle avaient accosté sur une plage pour la nuit, Kiin œuvrait à ses paniers. Cela l'occupait, cela lui permettait de poser ses yeux ailleurs que sur le visage moqueur de Qakan, de faire fi de ses jérémiades.
Qakan avait apporté l'herbe de l'ulaq de leur père — sans doute volée, songea Kiin, parmi l'herbe séchée que leur mère conservait en couches plates dans un coin de sa chambre. Chaque fois que Kiin touchait l'herbe, douce sous ses doigts, son esprit voyait sa mère tissant des paniers. Mais Kiin chassait au loin ces souvenirs douloureux. Elle était ici, avec Qakan ; elle n'était plus une enfant qui pouvait grimper sur les genoux de sa mère et s'y cacher des peurs de la vie quotidienne.
Elle marquait de rares pauses dans son travail et caressait sa dent de baleine, effleurant parfois le collier que Samig lui avait donné, ou la figurine de Chagak, mais ses doigts retournaient vite aux herbes qu'elle tortillait et tenait d'une main tandis qu'elle faisait des nœuds serrés avec son aiguille à tisser. Elle sourit en songeant à la peur qu'avait Qakan de la statuette, à ce qu'il marmonnait à propos des trocs qu'il pourrait faire avec. Mais qui était assez fou pour toucher une figurine de Shuganan sans la permission de la personne choisie pour en être le propriétaire ? Pas même Qakan ne s'y risquerait.
Kiin achevait le fond arrondi d'un autre panier quand Qakan revint de la plage. C'était une bonne plage, protégée du vent par des falaises, sur un côté, des pentes douces menant aux montagnes, de l'autre côté. Kiin se détourna de Qakan dans l'espoir qu'il se désintéresserait d'elle, mais il courut et lui saisit violemment le bras. Ses yeux luisaient de ce regard qu'elle en était venue à redouter. Elle tenta de se libérer, pour qu'il ne frappe ni son visage ni son ventre.
— J'ai vu une baleine! C'est un bon signe pour nous, dit-il en lui lâchant le bras.
Il s'inclina, mains sur les genoux, pour reprendre son souffle.
Il est trop gros pour courir à cette allure, pensait Kiin. Puis, quelque chose dans l'esprit de Kiin murmura que la baleine pourrait être quelque message de Samig. Elle pencha donc la tête pour demander :
— Elle-elle est tou-toujours là?
Qakan hocha la tête et Kiin courait déjà vers la plage quand son frère l'appela :
— Attends-moi, Kiin.
Sa voix traînait, prémices de la colère. Kiin s'arrêta aussitôt.
— Tu verras mieux des falaises, reprit-il.
Kiin fit demi-tour et entreprit d'escalader la pente rocheuse. Elle ne se retourna pas. Elle savait que Qakan ne pouvait soutenir son rythme, se demandant même s'il essaierait de la suivre. Il était trop paresseux pour courir une telle distance.
Une fois en haut, Kiin se protégea les yeux pour mieux voir parmi les vagues.
— Tu ne m'as pas attendu, parvint la voix accusatrice de Qakan, brisée par son souffle bruyant.
Comme elle ne se retournait pas, il demanda :
— Tu la vois ?
— N-n-non.
Mais Kiin ressentait un malaise, quelque chose en elle murmurait un avertissement. Qakan était monté trop vite. Il avait couru, or Qakan détestait courir.
— Je n'ai pas menti. J'ai vu une baleine, dit Qakan d'un ton si étrange que Kiin se retourna.
Qakan était assis sur ses talons. Dans ses yeux, Kiin lut la vérité. Il n'y avait rien. Il la voulait ici, sur les falaises, mais pas pour observer une baleine.
Kiin était en haut d'un rocher étroit et Qakan se trouvait maintenant derrière elle. Elle ne pouvait le contourner.
Elle essaya de garder les yeux posés sur l'eau, mais quelque chose lui fit tourner la tête pour voir ce que tramait Qakan.
Il lui souriait de son sale sourire, si semblable à celui de leur père.
— Je pourrais te pousser et tu mourrais, ricana-t-il.
Kiin trembla et s'éloigna du bord.
— Je-je te ra-rapporterai beaucoup en marchandage, tenta-t-elle, les yeux fixés sur les mains de Qakan, prête à s'écarter s'il s'approchait.
— Les fourrures de Kayugh aussi.
— Je-je t'apporterai davantage, répliqua-t-elle en essayant de se déplacer imperceptiblement.
— Peut-être. Mais rappelle-toi ce que je t'ai dit à propos des Chasseurs de Morses.
Il avait encore le visage rouge d'avoir couru mais il parlait avec aisance, sans avoir besoin de reprendre son souffle.
— Les Hommes Morses confèrent une grande valeur à une femme qui a eu un enfant. Alors tu vois, tu ne vaudras pas grand-chose.
Mais Kiin ne prêta guère attention à ces mots. Elle savait que Qakan ne parlait que pour la distraire.
Il se déplace lentement, songea-t-elle. Je pourrais lui sauter dessus...
Kiin regarda vers la mer et dit :
— A-A-Attends, je crois que je-je vois quelque chose.
Lorsqu'il suivit son regard, Kiin fit volte-face et se mit à courir, mais Qakan plongea et, comme elle sautait pour l'éviter, elle se prit le pied dans un pli du parka de Qakan.
Elle trébucha et son frère la saisit par la cheville, la tirant à lui. Dans sa chute, Kiin eut le souffle coupé et ne put prononcer un mot.
— Tu as peur de moi, Kiin, cracha Qakan en éclatant de rire. Tu crois que je te tuerais ?
Il rampa jusqu'à son côté puis l'enfourcha et s'assit sur sa poitrine, lui coinçant les bras de ses genoux.
Une bourrasque de vent s'éleva du pied des falaises et rabattit les cheveux de Kiin sur ses yeux. Qakan fouilla dans son parka et en tira un couteau d'obsidienne à longue lame. Kiin réprima un cri. Le couteau d'Amgigh, celui qu'il gardait si soigneusement enveloppé dans la cache d'armes de sa couche. Il appartenait à une paire, Kiin le savait. Et Amgigh avait emporté l'autre avec lui chez les Chasseurs de Baleines pour le donner à Samig.
— Tu as les cheveux dans les yeux, observa Qakan. Laisse-moi arranger ça.
Il en saisit une poignée et la coupa à ras.
Kiin respira de nouveau et tenta de se libérer, levant les genoux pour frapper Qakan dans le dos.
— Les-les esprits te-te voient. Ils savent que tu-tu as pris le-le couteau d'Amgigh. Us-ils voient ce que tu me-me fais. Ils vont te tu-tuer.
Qakan rit du coin de la bouche.
— Pas pour une femme sans âme.
Son corps tout entier se secoua d'un grand rire.
Qakan s'empara alors d'une autre mèche des cheveux de sa sœur, couteau prêt à trancher.
— Cou-coupe mes-mes cheveux, dit Kiin. Ils rerepousseront. Mais pas-pas avant que nous n'arrivions chez les-les Chasseurs de Morses.
Qakan fronça les sourcils et lâcha prise. Kiin inspira profondément.
— Tu as raison, admit Qakan. Les Hommes Morses aiment les cheveux longs pour leurs femmes.
Il fit glisser le couteau jusqu'au cou de Kiin.
— Tu te rappelles autre chose à propos des Chasseurs de Morses? Tu te rappelles?
Il pressa le couteau d'Amgigh contre la peau de Kiin qui sentit la lame aiguisée à la perfection. Elle demeura immobile mais, brusquement, Qakan se releva pour retomber lourdement sur elle. Une fois encore, elle ne put respirer, même lorsque Qakan se pencha en arrière et inséra une main entre ses jambes, ses doigts froids se frayant un chemin dans la chaleur de la partie de femme de Kiin.
Elle se cabra, réussissant presque à se libérer, mais Qakan se rattrapa, la saisit par les cheveux et lui fracassa la tête contre le sol pierreux.
Kiin hurla de douleur, ce qui déclencha le rire de son frère.
— Tu se-seras maudit, Qakan. Je-j'ai un enfant, siffla-t-elle entre ses dents.
— Tu mens, cracha Qakan en glissant une main dans le col du suk de Kiin.
Kiin frémit, mais Qakan leva le couteau et la frappa violemment au visage avec la soie. Le coup lui taillada la joue et le sang coula de son œil gauche.
Qakan se pencha en arrière, sa main remontant lentement à l'intérieur de sa cuisse. Le poids de Qakan se déplaça, libérant un bras de Kiin. Elle mit toute sa force dans le coup de poing qu'elle lui lança dans le ventre, mais Qakan se tourna au moment où elle visait et elle s'aperçut qu'il tenait une pierre. Au moment précis où Kiin cognait son frère, elle sentit l'impact de la pierre sur sa tempe gauche.
Puis le noir.
Qakan rit. Une fois encore, il se souleva pour retomber lourdement sur le ventre de Kiin. Mais Kiin se contenta d'un faible grognement; ses yeux roulèrent dans sa tête, ne dévoilant que du blanc derrière ses paupières mi-closes.
Il regarda la pierre dans sa main. Du sang la souillait. Du sang de Kiin. Du sang de femme.
Il jeta la pierre au loin, attendant d'entendre si elle tomberait dans l'eau. Si tel était le cas, cela serait de bon augure. Mais il ne perçut que le roulement d'une pierre contre les autres.
La faute de Kiin. Kiin pouvait même maudire les pierres.
Il soupesa le collier de coquillages qu'elle portait. C'était un cadeau d'Amgigh et de Samig. Kiin y tenait énormément.
Il serra le collier jusqu'à ce que les perles marquent la paume de ses mains, puis en brisa les fils d'un coup sec avant de lâcher le bijou par terre.
Pour la troisième fois, Qakan se souleva et se laissa retomber violemment sur Kiin. Un gémissement, c'est tout. Elle était faible. Elle ne le vaincrait jamais. Il se leva et lui jeta un regard. Qu'était-elle, comparée à lui ? Il s'accroupit près d'elle et tendit la main sous son suk. Mais il se rappela ce qu'elle avait dit. Elle avait un enfant. Mensonge. Quand Kiin disait-elle jamais la vérité? Pourtant, si jamais...
Ce serait son enfant, naturellement. Son enfant. Il se leva, lança un coup de pied à Kiin pour voir si elle allait ouvrir les yeux, mais elle remua seulement la tête d'un côté, de l'autre, marmonnant quelque chose, les mots embrouillés, comme toujours.
Oui, songea Qakan, son père pouvait bien se moquer de lui. Amgigh et Samig pouvaient bien se gausser de ses piètres talents de chasseur. N'empêche, il était un homme, plus qu'aucun d'eux. Et le ventre de Kiin en était peut-être la preuve.
Il leva le pied qu'il appuya contre les seins de Kiin. Il ne se rappelait pas qu'elle eût eu son sang pendant leur voyage. Elle disait peut-être la vérité. Pourquoi ne pas dire la vérité si cela lui épargnait une raclée ? Quelle blague à faire aux Hommes Morses. Oui, un enfant, mais le sien. Enfant d'un frère. Maudits, oui, ils seraient maudits et ils lui abandonneraient des cadeaux en échange de cette malédiction !
Qakan rit d'un rire dur qui claqua comme la pierre ensanglantée qui avait dévalé la falaise. Son estomac grogna. Il regarda Kiin. Elle avait les yeux fermés et respirait difficilement. Il pouvait la porter en bas, mais ce ne serait pas facile. D'ailleurs, il avait trop faim pour attendre. Et le vent se levait, amenant l'écume de la mer. Les falaises étaient toujours trop venteuses.
Il haussa les épaules. Ce soir, il lui faudrait trouver sa propre nourriture. Mais ce serait bon. Il mangerait. Manger! Kiin amassait tout le poisson qu'elle attrapait, lui en donnait un peu un jour, un peu le lendemain, comme s'il était un gamin. Ce soir, elle ne le priverait pas. Ce soir, il mangerait à satiété.
Il laissa Kiin sur la falaise.
Quand elle s'éveilla, c'était la nuit. Elle tenta de s'asseoir mais une douleur fulgurante l'obligea à rouler d'abord sur elle-même pour se redresser ensuite.
Elle ramena son suk contre elle. Elle avait mal au visage et à la tête, mais aucune douleur entre les jambes. Qakan ne l'avait pas prise. Il l'avait crue lorsqu'elle avait affirmé avoir un enfant. Peut-être même croyait-il l'enfant de lui. Peut-être était-ce la raison pour laquelle il l'avait laissée tranquille. Nul homme ne voudrait maudire son propre enfant.
Le soulagement se teinta vite de peur. Qakan l'avait facilement dominée. Cela voulait-il dire que son âme était faible ? Peut-être Qakan avait-il raison de prétendre que son esprit s'échappait peu à peu, avec chaque mot qu'elle prononçait.
Je vais rester là jusqu'au matin, se dit-elle. Puis je trouverai un endroit où me cacher.
Pendant un long temps, elle ne bougea pas, puis elle finit par sentir les pierres qui meurtrissaient son dos et ses jambes, et elle se mit sur son séant, lentement, afin que sa tête ne tourne pas. Elle aménagea un emplacement sur la falaise, puis arracha de l'herbe pour se faire une couche.
Kiin s'assit sur le monticule d'herbe et regarda le ciel. Les nuages se déplaçaient comme des rides de sable sur l'éclat de lune. Elle se frotta les yeux, pressa la main sur la coupure de sa joue, mais quelque chose près du lit retint la lumière de la lune. Kiin tendit la main. C'était le collier de coquillages que Samig lui avait donné. Qakan avait dû l'arracher, mais comme il était noué entre chaque perle, il ne manquait que quelques-unes des perles les plus petites.
Elle saisit son amulette et sentit la figurine que Chagak lui avait donnée. Elle était toujours là.
Puis une voix lui parvint. Son esprit qui parlait, ou la voix des falaises, ou celle de la mer? « Tu dois te battre contre Qakan. Sinon, Qakan fera du mal à trop de gens. Tu es la seule à savoir véritablement à quel point il est mauvais. »
— Non, répondit Kiin. Non, non, non.
Elle se cacherait dans les falaises, dans les collines. Il ne la trouverait jamais.
Mais la voix revint : « Tu dois retourner. Tu dois retourner. »
Cette fois encore, Kiin dit non à l'esprit. Sa voix, forte et claire, ne se heurta pas aux mots.
— Pourquoi m'inquiéterais-je des Chasseurs de Morses? demanda-t-elle en lançant la question à la falaise, à la mer, à la lune. Pourquoi m'inquiéte-rais-je du mal que Qakan peut leur causer?
D'abord, il n'y eut rien. Puis la réponse arriva, douce comme une voix de grand-mère, s'élevant tout autour d'elle, du collier de coquillages, chaud au creux de sa main, du suk de Chagak, à la fourrure si moelleuse contre sa peau, de la figurine de Shuganan qui pendait à son cou : « Parce que ce sont des hommes. »
— Ce n'est pas mon peuple, objecta Kiin.
Pourtant, elle inclina la tête, sachant soudain que,
quel que fût l'esprit qui parlait, esprit de la lune, du vent ou de la mer, il avait raison.
— Demain, murmura Kiin, chantant les mots pour qu'ils ne s'accrochent pas au fond de sa gorge, demain je me battrai encore contre Qakan. Et si je gagne, je retournerai à mon peuple. Sinon, je dirai la vérité aux Hommes Morses, quoi qu'il m'en coûte.
Elle remonta les jambes à l'intérieur de son suk et s'allongea sur l'herbe. Le vent se prit dans ses cheveux, les faisant gonfler comme un lagopède pris dans des rets.
25
— Allez! s'énerva Qakan.
Kiin se pencha sur la proue de l'ik et poussa, tandis que Qakan plongeait sa pagaie dans l'eau et lançait le bateau à travers les vagues. L'eau était froide sur ses jambes ; les rochers blessaient ses pieds nus.
Tôt ce matin-là, Qakan avait grimpé les falaises et tiré Kiin de son sommeil en la secouant.
— Je ne t'ai pas touchée la nuit dernière, dit-il lorsqu'elle ouvrit les yeux. Tu portes mon fils.
Il prononça ces mots avec agressivité, faisant la moue comme un gamin.
— Ce n'est pas le fils d'Amgigh, ajouta-t-il.
Épuisée, Kiin roula loin de lui et se leva tant bien
que mal.
— Si tu m'as menti..., commença Qakan.
— Je n'ai pas menti, affirma Kiin, sans la moindre certitude.
Elle n'avait pas eu de sang à la pleine lune, mais sa mère lui avait expliqué qu'au début, tant que la lune n'était pas habituée à la considérer comme une femme, ses périodes de saignement ne suivaient pas le chemin régulier des femmes.
— Pousse!
Kiin obtempéra et sauta pour attraper les bancs de nage à l'instant où l'ik glissa en eau profonde. Une fois dans l'embarcation, elle enfila son suk, utilisant le bas pour sécher ses pieds et ses chevilles.
Oui, j'ai menti, songea Kiin. J'ai menti, Qakan, et aujourd'hui, je vais entreprendre notre voyage de retour vers notre peuple. Si Kayugh dit que je suis maudite, alors je le suis. Peut-être me laissera-t-il vivre au village dans un ulaq à moi. Peut-être pour-rai-je aider chaque famille pour la couture et le tissage. Ce serait toujours mieux qu'être troquée comme esclave des Chasseurs de Morses. Mais si je ne trouve pas le moyen de rentrer ou si tu es plus fort que je ne le crois, alors je poursuivrai, afin d'avertir les Hommes Morses.
Elle attendit, cependant que le matin s'écoulait, observant Qakan de plus en plus fatigué de pagayer.
Finalement, elle se mit à pêcher. Elle avait constaté sans surprise que tout le poisson séché avait disparu. Qakan devait avoir passé la nuit à manger. Mais il faudrait de la nourriture pour le long voyage de retour. La viande de phoque séchée et les racines que Qakan avait apportées n'étaient pas suffisantes, même pour un homme normal, et Qakan mangeait comme deux ou trois.
Elle déroula une ligne de fibre de varech, noua un crochet à une extrémité, et la plongea dans l'eau. La ligne subit une secousse et Kiin l'enroula au fur et à mesure autour de sa main gauche. Un petit hareng frétillait, se débattant contre l'hameçon. Kiin tira le poisson dans l'ik, l'ouvrit, le vida, puis dégrafa le crochet de sa gorge et attacha le poisson à la proue, ventre ouvert, pour qu'il sèche au vent.
— J'ai faim, se plaignit Qakan.
Kiin trancha la tête du poisson et la lui tendit sans un mot.
Qakan sortit sa pagaie de l'eau mais, avant de la ranger au fond de l'ik, il la balança au-dessus de la tête de Kiin et éclata de rire quand l'eau lui dégoulina dans le cou. Kiin avait compris que Qakan se lassait vite de ce jeu si elle l'ignorait ; elle resta donc assise, indifférente, essayant de ne pas bouger.
Finalement, Qakan posa sa pagaie et commença à manger la tête de poisson.
Kiin essora ses cheveux, puis noua un morceau de boyau à l'hameçon et trempa à nouveau sa ligne.
Qakan menait rarement l'ik en eau profonde, où l'on trouvait du flétan. Il longeait la côte. Dans le but d'éviter les chasseurs des autres tribus, prétendait-il, mais Kiin savait parfaitement que la vraie raison était sa peur de l'eau. Il était facile de voir la terreur qui pâlissait le coin de ses yeux quand les vagues étaient trop hautes ou le vent trop fort.
Au bout de deux ou trois jours, ils avaient perdu de vue Tugix, puis Aka, la montagne de Chagak, mais ils avaient passé bien d'autres montagnes et on aurait dit que les esprits étaient en colère, car des nuages de fumée et parfois une brume de cendres en entouraient la plupart des sommets.
Comme ils poursuivaient en direction des villages Morses, les vallées séparant les montagnes étaient souvent glacées comme les rivières bleues qui des-cendaient dans la mer. Parfois, la glace s'étendait si loin qu'il fallait la contourner et Kiin sentait alors un souffle de vent froid s'arracher à la surface de la glace pour gagner le fond de l'ik.
— Des esprits, murmurait Qakan, pâle et en sueur.
Kiin, elle, n'éprouvait aucune crainte. S'ils étaient bienveillants, ils pourraient éloigner sa malédiction; s'ils étaient malveillants, ils feraient peut-être sombrer l'ik. Elle se noierait et Qakan aussi.
Kiin se souvint des histoires que son père racontait sur les hommes bleus qui habitaient dans ces fleuves. Parfois, ils tiraient un homme de son ikyak et l'emmenaient avec eux dans la glace. Oiseau Gris affirmait avoir vu à plusieurs reprises la forme obscure d'un homme gelé dans le cœur d'un tel fleuve.
Parfois, la glace faisait comme une falaise, blanche sous l'eau, puis bleue lorsqu'elle surgissait vers le ciel, comme si la lumière lui donnait cette couleur. Au début, Kiin avait peur de regarder dans les profondeurs bleutées. Qu'éprouverait-elle si, comme son père, elle découvrait un homme gelé ? Et si les esprits décidaient de l'enfermer dans la glace ? Mais, songea-t-elle, serait-ce pis que d'être vendue comme épouse, de porter la malédiction à l'homme qui la choisirait ? Serait-ce si terrible de vivre dans le bleu immobile, à ne voir que le ciel et la mer, la mouette et la loutre, à entendre les seuls bruits de l'eau, la glace gronder et craquer?
Et si elle portait vraiment l'enfant de Qakan, il serait gelé en elle, incapable de faire du mal.
Kiin attrapa un autre poisson qu'elle suspendit à côté du premier.
— J'ai pris assez de nourriture pour notre voyage, marmonna Qakan. Mais tu nous as ralentis. Si tu voulais pagayer, nous arriverions plus vite.
— Je vais pa-pagayer, répondit-elle en croisant le regard de son frère.
Il lui cracha à la figure une bouchée de poisson.
— Oui, pour rentrer à l'île Tugix, lança-t-il.
Kiin baissa la tête et soupira.
— N-non, fit-elle d'une voix volontairement faible et tremblante. Nous-nous sommes trop-trop loin. Je ne-ne-ne sais pas le chemin du-du-du retour.
Elle leva les yeux et vit le doute sur le visage de Qakan.
— Je-je préfère encore ra-ramer jusque chez les-les Chasseurs de Morses plutôt que de mou-mourir de faim ici.
Avec un regard mauvais, Qakan lui tendit la pagaie, puis rampa au fond de l'embarcation avant de s'allonger, l'autre rame en équilibre sur son ventre.
Kiin pagaya à vive allure et de bon cœur le restant de la matinée et tout l'après-midi. Ce faisant, elle fomentait des plans et s'armait pour la lutte, ressassant les mensonges de Qakan et sa brutalité ; elle se rappelait comment il l'avait maudite d'une malédiction qui menaçait à la fois les Premiers Hommes et les Chasseurs de Morses. Aussi laissa-t-elle sa colère enfler dans sa poitrine au point qu'elle puisse à peine respirer.
Enfin, tard dans l'après-midi, les yeux de Qakan commencèrent à se fermer. Sa respiration se fit profonde. Il dormait. Kiin sortit sa pagaie de l'eau et la leva au-dessus de la tête de Qakan, retenant son souffle, attendant que la colère qui emplissait sa poitrine s'épanche le long de ses bras et lui donne la force. Trop tard, elle vit les gouttelettes d'eau couler sur la tête de Qakan. Il s'éveilla en sursaut au moment où Kiin frappa ; la pagaie dévia sur sa tête.
L'ik trembla et Kiin se ramassa contre le plat-bord. Qakan se retourna, lança un coup de sa pagaie et atteignit Kiin dans les côtes. Sous la douleur, Kiin se plia en deux et, avant qu'elle n'ait pu se redresser, Qakan était sur elle, et refermait les mains sur son cou. Elle ne pouvait plus respirer et sut qu'elle était en train de mourir. À ce moment, il lâcha prise. Il fouilla dans un paquet de marchandises et en sortit une lanière de cuir. Il ligota Kiin aux chevilles, puis lui attacha les mains dans le dos. Il serra si fort qu'elle ne sentit bientôt plus ses doigts.
Elle avait encore échoué. Peut-être n'était-elle pas censée retourner chez les Premiers Hommes ; peut-être les esprits des Premiers Hommes qui étaient déjà dans les Lumières Dansantes trouvaient-ils sa malédiction trop sérieuse. Peut-être protégeaient-ils le village de son peuple.
Oui, elle pourrait se battre à nouveau contre Qakan, mais pourquoi lutter contre les esprits? Ils voudraient ce qui est mieux pour les hommes. Pourquoi Kiin pensait-elle sa sagesse supérieure à la leur?
Elle s'appuya contre le flanc de l'ik et regarda vers le rivage. Non, décida-t-elle. Elle ne lutterait pas. Elle irait avec Qakan.
Ils s'arrêtèrent de bonne heure pour la nuit. Kiin avait fini par s'habituer à commencer la journée tard et à la finir tôt. Elle désigna du menton l'abondance d'os d'animaux marins sur la ligne de marée haute.
— Cela fera un bon-un bon feu et cela é-é-écono-misera notre huile.
Après une hésitation, Qakan la libéra.
— Aide-moi d'abord avec l'ik.
Kiin plia ses doigts gonflés pour atténuer la douleur. Puis elle agrippa le flanc de l'ik et aida Qakan à tirer l'embarcation sur l'herbe.
Ils déchargèrent le bateau et le retournèrent pour qu'il leur serve d'abri ainsi qu'aux marchandises. Kiin entreprit de ramasser les os sur le sable et les empila à courte distance de l'ik.
Peu de plages du nord possédaient des récifs, mais vu la façon dont les vagues se brisaient, Kiin était sûre que c'était le cas de celle-ci.
— Il pou-pourrait y avoir des poulpes ici, s'écria-t-elle. Une grande pieuvre ferait un bon repas et il resterait même de la viande.
Qakan regarda l'eau froide, songeant à l'effort qu'il faudrait fournir pour ressortir l'ik.
— Je vais faire sécher le sac d'encre et le réduire en poudre à peinture noire, proposa Kiin. Tu sais que les chasseurs l'apprécient particulièrement.
— Non, répondit finalement Qakan. Va chercher des oursins de mer. Cela suffira. J'ai du soufre, je vais démarrer le feu.
Kiin haussa les épaules et retourna à l'ik pour prendre son panier à cueillette. Elle longea la plage et emplit son sac de grands oursins à épines vertes qu'elle trouva au bord des mares et dans des niches entre les rochers. Son panier plein, elle revint près du feu où Qakan était assis à dévorer le dernier poisson péché le matin.
— Qakan, que mangerons-nous de-de-demain ?
Mais il fit mine de n'avoir rien entendu.
Kiin posa son sac et entreprit de casser les oursins à l'aide d'une pierre. Qakan acheva son poisson et tendit la main vers les oursins déjà ouverts. Il libéra son couteau de son fourreau et utilisa la lame pour sortir les ovaires des oursins. Il mangeait si vite que Kiin ne soutenait pas le rythme. Enfin, il marqua une pause et, la bouche pleine, dit :
— J'ai songé à acheter une femme pour Samig.
Comme Kiin ne répondait pas, il lui arracha des
mains une coquille ouverte et ajouta :
— Kayugh m'a demandé de ramener une femme pour lui. Tu ne le savais pas?
Kiin garda la tête baissée et cassa un autre oursin. Disait-il la vérité ou la narguait-il avec un de ses mensonges ?
— Tu ne me crois pas? insista Qakan. Regarde toi-même. À qui appartiennent ces peaux de phoque? À Kayugh et à Samig.
Kiin se souvint du tas de peaux, douces et lisses, tannées à la perfection. Oui, c'étaient sûrement des peaux appartenant à Kayugh. Aucune femme au village ne les préparait aussi bien que Chagak. Mais peut-être étaient-elles celles qu'Amgigh avait données à son père comme dot pour Kiin. Ou peut-être Qakan les avait-il volées dans l'ulaq de Kayugh.
— J'ai d'abord pensé échanger les peaux de Kayugh contre une vieille femme, dit Qakan en s'esclaffant. Une vieille femme qui n'a plus de fils à donner, avec des dents pourries et des mains douloureuses et inutiles.
Kiin posa la pierre.
— Encore ! hurla Qakan.
Kiin serra les dents et planta ses yeux dans ceux de son frère.
— Le reste est pour moi.
Qakan bondit sur ses pieds, rota et lui arracha des mains le sac d'oursins. Il les sortit tous, lança les deux plus petits à Kiin et la menaça de son couteau.
— Je mangerai ceux-là. Tu n'avais qu'à en ramasser plus.
Kiin ne broncha pas.
Qakan se rassit, fit un vent avec un grognement satisfait, porta un oursin à sa bouche à l'aide de sa lame de couteau et ajouta :
— Oui, j'allais ramener une vieille femme à Samig, mais maintenant je songe à une femme jeune, qui aime les hommes, ricana-t-il. Quelqu'un qui ne voudra pas se garder pour son époux. Le voyage est long jusqu'à Tugix.
Kiin détourna les yeux vers la mer, vers le ciel sombre de l'est. Qakan parlait toujours, racontant comment il coucherait avec la femme de Samig, comment il serait commerçant, avec de nombreuses femmes, acquérant son pouvoir comme marchand, pas dans les eaux froides comme les chasseurs. Un jour, il aurait sa propre tribu, une tribu de fils s'étendant des Chasseurs de Baleines à l'ouest jusqu'au Peuple des Caribous à l'est.
« Il se vante, c'est tout », murmura l'esprit de Kiin. Mais Kiin savait que Qakan avait un esprit vigoureux. Autrement, comment pourrait-il être marchand, avec assez de choses à troquer pour que les autres voient en lui un homme puissant ?
Les mains de Kiin remontèrent jusqu'à l'amulette qui pendait à son cou. Cet après-midi, quand Qakan l'avait ligotée, il avait menacé de lui prendre son pendentif, mais elle lui avait rappelé que toute menace envers son esprit à elle était une menace envers son enfant à lui. Alors, il lui avait permis de garder la figurine et elle s'y accrochait, priant pour que les vantardises de Qakan ne deviennent jamais réalité, que Samig et son peuple, que même les Tra-queurs de Phoques qui la prendraient pour femme, soient protégés.
26
Samig palpa la tête de lance que Nombreuses Baleines lui avait donnée. C'était une lame d'obsidienne, étroite et longue comme la main d'un homme.
— Il te faudrait de nombreux étés avant d'être suffisamment habile pour t'en servir parfaitement, lui dit Nombreuses Baleines, mais tu apprendras. Et ce soir, pendant la cérémonie, tu deviendras un Chasseur de Baleines. Il est juste que tu prennes cette arme.
Le vieil homme grimpa avec lenteur hors de son ulaq et Samig se retrouva seul une fois de plus. Cela avait été une longue journée de réflexion, l'ulaq plongé dans l'obscurité à l'exception d'une petite lampe à huile posée à même le sol, pas une lampe de femme, mais une lampe de chasseur qu'on pouvait emporter dans un ikyak.
Nombreuses Baleines avait peint le visage de Samig d'ocre rouge, puis Samig s'était préparé, chantant la mélopée que Nombreuses Baleines lui avait apprise, essayant d'inventer un chant à lui, comme tout chasseur était censé le faire. Mais ses pensées refusaient de s'assembler en un chant ; finalement, les mots dérivèrent pour aller se cacher dans les ombres de l'ulaq; son esprit s'emplit d'images de chasseurs attrapant des baleines avec des harpons et des flotteurs destinés aux lions de mer.
Puis ses pensées dévièrent vers Kiin et il songea à son habileté à créer des mélopées, à sa voix pure et claire lorsqu'elle chantait afin de plaire aux esprits. Pourtant, un esprit lui murmura : « Tu porteras malédiction à ta chasse si tu penses aux femmes. »
Alors, Samig emporta la tête de harpon dans sa chambre et la posa dans le panier de fanons de baleine que sa mère lui avait fabriqué. Il la conserverait là avec les lames et les têtes de harpon qu'il avait apportées de chez les siens, le paquet de plumes de son premier oiseau et un morceau de cuir de son premier phoque. Il garderait la tête de lance jusqu'à ce qu'il ait spécialement besoin de sa force. Replaçant le couvercle sur le panier, il caressa de ses doigts l'œuvre de sa mère, songeant à celui qu'il était devenu, l'homme de deux peuples.
À vivre chez les Chasseurs de Baleines, il avait commencé à se voir comme un enfant et non comme un homme. Épouse Dodue était prompte à le corriger — sa façon de parler, ses habitudes —, et Samig avait souvent le sentiment que, si elle le pouvait, elle irait dans sa tête pour modifier ses pensées.
Samig posa le panier dans les plis de sa robe de nuit et regagna la salle commune. Il étira les bras au-dessus de sa tête et sauta pour toucher les chevrons en mâchoire de baleine. Il aurait voulu être dehors à courir et à sentir le vent.
Privé de soleil et de marées, Samig ne savait pas depuis quand il était dans l'ulaq, ni le temps qu'il restait avant le début du repas de fête. Il savait qu'il y aurait encore de la lumière dehors lorsque la cérémonie débuterait. La fin de l'été approchait, mais le soleil possédait encore suffisamment de force pour offrir de longues journées. On repérait désormais moins de baleines qu'au printemps, mais les caches du village étaient déjà pleines et, quand on apercevait une baleine, on donnait à un plus jeune l'occasion de la harponner.
Samig songea à ces jours passés chez Nombreuses Baleines. Tel le lion de mer, le vieil homme était raide et lent sur terre, habile et gracieux dans l'eau. Son ikyak semblait faire partie de lui, sa pagaie une extension de ses bras.
Samig s'était toujours cru adroit dans le maniement de son ikyak, jusqu'à ce qu'il voie Nombreuses Baleines. Même Kayugh ne pouvait être comparé au vieil homme, et Samig s'aperçut bientôt qu'il progressait énormément grâce à l'enseignement de son grand-père.
Nombreuses Baleines l'emmenait dans les mers les plus déchaînées et lui montrait l'intérêt de la flexibilité et de la souplesse de la contre-quille en trois parties des Chasseurs de Baleines, qui permettaient à l'ikyak d'épouser le mouvement de la houle.
Les Chasseurs de Baleines utilisaient une pagaie double-face et, si Samig la trouva d'abord peu commode, il eut vite l'impression d'en avoir toujours eu entre les mains, d'avoir toujours ramé avec autant d'aisance et de rapidité. Il apprit à garder le silence dans le brouillard, quand le son portait facilement, à ramer au rythme des vagues. Il apprit à projeter sa javeline dans les vagues les plus hautes, son propulseur ferme et assuré dans sa main.
Samig s'assit, ses pensées concentrées sur les baleines.
— Observe-les dans l'eau, avait dit son grand-père. Observe-les. Pense à ce que ressent la baleine d'être si grande, de nager si loin, si profond dans la mer. Si en esprit tu peux devenir comme une baleine, tu sauras toujours comment viser.
Pour un temps, assis dans l'ulaq, Samig essaya donc de devenir une baleine, de nager sous l'eau, de se déplacer avec la poussée de la mer. C'est alors qu'un faisceau de lumière descendit du toit de l'ulaq, laissant apparaître le visage rond d'Épouse Dodue qui lui dit de monter.
Samig grimpa au-dehors. Il était nerveux et vaguement inquiet, mais se tenait épaules bien droites tandis qu'il suivait Épouse Dodue sur la plage. Le ciel lui apprit que le soleil se coucherait bientôt. Au nord et à l'ouest d'Atal, la petite montagne des Chasseurs de Baleines, les nuages étaient bordés de rose.
— Assieds-toi là, ordonna Épouse Dodue. Tu vas recevoir des marques.
Regardant autour de lui, Samig se demanda laquelle des femmes dessinerait les lignes noires qui marqueraient son menton et le proclameraient Chasseur de Baleines, homme.
— Ne bouge pas, dit Épouse Dodue avec un sourire qui rappela à Samig qu'elle avait plaisir à régler ses faits et gestes.
Alors, Nombreux Bébés se pencha au-dessus de lui. Oui, ce serait elle. Son mari était Roc Dur l'ala-nanasika, chef parmi les baleiniers.
Elle lava le visage de Samig à l'eau de mer, le débarrassant de l'ocre rouge. Puis, à l'aide d'un morceau de charbon, elle dessina trois traits de haut en bas sur son menton.
Samig détourna les yeux lorsqu'elle fit danser l'aiguille devant lui. Un fin bout de nerf, noir de charbon, était noué à l'extrémité de l'aiguille. Quand Nombreux Bébés passerait l'aiguille à l'intérieur de sa peau, elle laisserait une ligne foncée qui le marquerait pour toujours comme Chasseur de Baleines.
Nombreux Bébés saisit le visage de Samig dans sa main gauche et pinça la peau à l'endroit où l'aiguille pénétrerait. La piqûre fut brève quand elle poussa l'aiguille dans le pli de la peau, mais Samig trembla au son du fil qu'on tirait.
Épouse Dodue se pencha tout près du visage de Samig, observant Nombreux Bébés alors qu'elle poussait à nouveau l'aiguille dans la peau et, après chaque point, épongeait le sang avec un chiffon de peau de phoque.
Quand elle eut achevé la première ligne de marques au centre du menton de Samig, Nombreux Bébés enfila son pouce dans la bouche du jeune homme, maintint la chair à l'écart de ses dents et piqua l'aiguille à gauche de la première ligne. Elle fit trois lignes côte à côte, vers le centre de son menton.
La douleur obligea Samig à serrer les dents et, bientôt, les muscles de son cou et de ses épaules commencèrent à lui faire mal. Mais le marquage fut enfin achevé. Nombreux Bébés noircit le menton de Samig avec du charbon et lui dit :
— Garde ça deux jours.
Puis Épouse Dodue passa de l'huile de phoque rougie d'ocre sur le reste de son visage.
Samig se leva dans l'intention de rejoindre les autres hommes qui s'étaient rassemblés autour des foyers de cuisson.
— Non, ordonna Épouse Dodue en le faisant se rasseoir. Attends Nombreuses Baleines.
Les femmes s'éloignèrent, et Samig demeura seul. Son menton le brûlait, et les perles de sang qui s'échappaient de chaque trou d'aiguille séchaient et le démangeaient. Samig serra les mains l'une contre l'autre pour s'empêcher de se gratter.
« Tu as souffert bien pire », lui dit sa voix intérieure. Samig s'obligea alors à regarder les hommes danser sur la plage.
Tous portaient leur chigadax et presque tous un long tablier de peau de loutre qui descendait jusqu'à la cheville. Chaque chasseur arborait un chapeau de bois orné de plumes et de moustaches de phoque. Samig les observa soigneusement et, voyant la façon dont ils se tenaient, décida de la manière dont il danserait et marcherait s'il était autorisé à se joindre à eux.
Les femmes nourrissaient les chasseurs, mais Nombreuses Baleines n'arrivait toujours pas. Samig attendit. Il n'avait rien avalé depuis la veille au soir, et son ventre creux était comme une pierre contre son dos.
Une fois les hommes rassasiés, vint le tour des enfants. Regardant les plus petits danser autour des foyers de cuisson, Samig pensa à sa sœur, Mésange. Elle grandirait heureuse, aimée. Puis il songea de nouveau à Kiin, à toutes les fois où il l'avait trouvée pleine de bleus et en sang à cause de son père.
Pourtant, désormais, même Kiin était heureuse. Chagak la traiterait comme sa propre fille. D'ailleurs, Chagak n'était pas femme à se mettre en colère comme tant de femmes Chasseurs de Baleines qu'un esprit semblait pousser à détruire le calme de l'ulaq avec leur verbe haut et leurs discussions incessantes.
— Samig!
Il sursauta. Il leva les yeux pour voir un énorme visage difforme, qui donnait l'impression d'être taillé dans un copeau de bois géant. Le visage était aussi grand qu'un homme de la tête aux genoux, et coloré de différents rouges et de bleus. Les yeux étaient peints, mais dans les larges fentes du nez Samig crut distinguer la lueur rouge d'une silhouette qui l'observait. Homme ou esprit? Mais Samig s'aperçut que le visage avait des pieds d'homme ordinaire sous la courbe de son menton géant. Et la voix qui ordonna « Viens! » ressemblait beaucoup à celle de Roc Dur.
Samig suivit. Ils arrivèrent devant Nombreuses Baleines, assis au sommet d'un rocher sur une robe de plumes. Le personnage masqué poussa Samig pour le mettre à genoux, mais les yeux de Samig étaient attirés par Nombreuses Baleines. Le vieil homme semblait avoir gagné en force et en taille, assis sur son rocher, son chigadax bordé de plumes et ses grandes bottes de boyau de phoque luisant de rose et d'or dans la lumière du long soleil couchant.
Un bâton sculpté à la main, il chanta une mélopée dont Samig ne comprenait pas les paroles.
Nombreuses Baleines tendit un paquet à Samig, un tablier de cérémonie en peau de loutre, et un chigadax en peau de langue de baleine.
— Debout!
Les autres chasseurs qui se tenaient près de Nombreuses Baleines prirent le tablier des mains de Samig et le glissèrent autour de sa taille tout en le débarrassant de son tablier d'herbe. Puis, quelqu'un lui enfila le chigadax.
— Il y a aussi les bottes, dit Nombreuses Baleines en se penchant en avant, ses yeux brillants, même sous l'ombre de son chapeau de bois.
Deux hommes aidèrent Nombreuses Baleines à quitter son rocher, et celui qui portait un masque lui tendit quelque chose enveloppé dans une peau de lion de mer. La forme était évidente, et Samig retint son souffle tandis que Nombreuses Baleines dépliait la peau pour révéler un chapeau de bois scintillant. On l'avait peint de rayures rouges et noires. Nulle moustache de lion de mer ne s'inclinait sur la couture recouverte d'ivoire. On donnait celles-ci, lui avait expliqué son grand-père, chaque fois que le chasseur attrapait une baleine. Le chapeau de Nombreuses Baleines comprenait plus de moustaches que les autres, même celui de Roc Dur.
Nombreuses Baleines maintenait le nouveau chapeau au-dessus de la tête de Samig, chantant encore des mots inconnus. Puis, se penchant davantage sur Samig, il annonça :
— Le noir pour la baleine. Le rouge pour le sang.
Il marqua une pause et embrassa du regard les chasseurs rassemblés autour d'eux. Il posa le chapeau sur la tête de Samig et effleura les tatouages sur son menton :
— Tu es Tueur de Baleines, un homme du peuple des Chasseurs de Baleines.
Samig toucha sa coiffe. Le bois était frais et doux sous ses doigts. Samig, Tueur de Baleines, pensa-t-il, un homme de deux peuples. Samig. Tueur de Baleines. Et, au milieu de sa joie, il éprouva une brusque tristesse ; le souvenir lui revint que ce qu'il faisait, il le faisait pour les Premiers Hommes, qu'il obéissait à Kayugh. Alors, Samig posa de nouveau les yeux sur Nombreuses Baleines, son véritable grand-père, et il se tint bien droit, épaules rejetées en arrière.
Personne ne parlait. Samig entendait son cœur cogner dans sa poitrine. À ce moment, plus fort que le battement de son cœur, Samig perçut le battement sourd du signal du guetteur. Les hommes se retournèrent, et Samig vit un jeune garçon courir dans leur direction.
— Une baleine ! Une baleine !
L'homme masqué arracha aussitôt son masque. C'était bien Roc Dur, l'alananasika. Il ne portait sous son masque que son tablier et, comme il se précipitait vers son ikyak, sa femme, Nombreux Bébés, courut vers leur ulaq lui chercher son chigadax. Tandis qu'il s'habillait, le garçon s'approcha de lui, sa voix ténue parvenant aux oreilles de Samig :
— Elle est là, près du rivage.
Samig regarda la mer. Même dans le gris de ce début de nuit, il apercevait la baleine; la brume de son souffle se détachait, blanche, contre la mer. Roc Dur grimpa dans son ikyak et, à rapides coups de pagaie, envoya la petite embarcation dans les vagues. Samig ne distinguait plus la baleine, toutefois, il observa Roc Dur jusqu'à ce que l'ikyak ne soit plus qu'un petit point obscur.
Samig crut voir un bras se lever, une lance voler, mais il n'était pas sûr; il décida donc de retourner à Nombreuses Baleines.
Oiseau Crochu, le jeune homme qui avait le même nombre d'étés que Samig, et qui avait ri quand Samig prenait ses premières leçons de chasse à la baleine, le regarda. Remarquant le battement accéléré des veines de son cou, ses poings serrés, Samig comprit que Roc Dur avait choisi de s'attaquer à la baleine sans permettre à l'un des nouveaux chasseurs d'acquérir un peu d'expérience et peut-être l'honneur de la réussite. Mais Roc Dur était alana-nasika ; qui pouvait discuter ses décisions ?
Nombreuses Baleines appela Samig et posa ses mains sur ses épaules.
— Tueur de Baleines, dit-il, tu as reçu un immense honneur. La baleine a reconnu ta qualité d'homme. Tu seras un grand chasseur.
Alors, comme si un esprit l'animait, Samig tourna les yeux vers Oiseau Crochu. Ses lèvres formaient une moue, ses dents étaient serrées, et quelque chose en Samig sut que la colère d'Oiseau Crochu était dirigée non pas contre Roc Dur, mais contre lui, le plus jeune des chasseurs, le chasseur dont la cérémonie de maturité avait été honorée d'une baleine.
27
Avant même que le feu de la cérémonie ne soit réduit à l'état de charbons, Roc Dur reparut.
— La baleine s'est offerte à ma lance, annonça-t-il en souriant du coin des lèvres.
Les baleiniers se préparaient à poursuivre l'animal jusqu'à ce que le poison de la lance de Roc Dur ait agi.
Mais Nombreuses Baleines porta son regard au-delà de l'homme, sur Samig, qui affronta ce regard.
— La lance de Roc Dur est dans la baleine, déclara le vieil homme, mais c'est ta magie qui l'a amenée à nous. Tu dois également ne faire qu'un avec la baleine.
Samig vit la colère dans les yeux de Roc Dur et attendit qu'il proteste; pourtant, sans piper mot, l'homme fit volte-face en direction de la petite hutte où l'alananasika usait de ses pouvoirs pour envoyer la baleine aux baleiniers et l'empêcher de nager vers un autre village.
Cette nuit-là, les hommes construisirent un abri pour Samig, près de celui de Roc Dur. Quand il fut achevé, Samig pénétra à l'intérieur, ainsi que l'avait prescrit Nombreuses Baleines, s'isolant pour devenir baleine, pour dépérir comme la baleine devait dépérir.
Devenir ce qu'il n'était pas, un animal dont il savait si peu, était chose ardue. Parfois, Samig rêvait qu'il était une loutre, qu'il dormait dans la mer, entouré de varech, dans un lit de vagues; une fois, il avait même rêvé qu'il était dans son ikyak et que l'ikyak avait des jambes et une queue. Dans ce rêve, Samig avait vraiment été une loutre, mais maintenant, la faim lui donnait mal au ventre et sa bouche était desséchée par le manque d'eau; dans son inconfort, il ne pouvait être rien d'autre qu'un homme.
Combien de temps resterait-il dans la hutte, un jour, deux jours ? Il n'avait rien avalé depuis la veille de la cérémonie. Il ferait mieux de dormir, même si, repoussé par la nécessité de devenir baleine, le sommeil semblait insaisissable.
Mais peut-être devenait-on baleine comme il était devenu loutre — à travers ses rêves.
Samig, Tueur de Baleines, ferma les yeux, laissa ses pensées gagner la mer grise et froide. Il vit les vagues, sombres comme de l'argile, compactes, lui-santés comme une roche mouillée. Mais cette image fut recouverte par la douleur qui, bientôt, se transforma en quelque chose qui s'étendit au-delà de lui et l'attira vers le bas, dans l'obscurité, à travers les vagues, à l'écart du vent. Le calme pénétra dans ses oreilles, l'obscurité dans ses yeux; il fut en paix. C'est alors qu'il entendit le grondement profond et dur des autres baleines, les voix basses des rorquals bleus, les appels plus aigus des baleines tueuses, leur chant, un chant de meute, chaque voix à un niveau différent, si bien que même un petit nombre donnait l'effet d'une multitude.
Quelque chose le força à quitter les profondeurs pour remonter à la chaleur du soleil et, soudain, il sut l'endroit où était plantée la lance de Roc Dur, sentit la douleur du poison voyageant à travers son corps. À chaque mouvement, chaque torsion, le poison ralentissait son cœur, et la douleur irradiait : dans son ventre, les articulations de ses nageoires, et même dans les grands muscles de sa queue.
La sécurité régnait dans les profondeurs marines. Il ferait surface pour prendre de l'air, mais à chaque plongeon il aurait moins de force, jusqu'à ne plus pouvoir plonger du tout. Les vagues cognaient contre lui, le blessaient en se pressant sur sa peau, mais il devait rester en haut, près du vent, près du vent...
Quelque chose coupa sa lèvre. Une petite douleur parmi de nombreuses douleurs, mais il était incapable de bouger.
— Tueur de Baleines.
Les rochers creusaient des galeries dans son ventre, arrachaient sa peau. Il n'y avait pas d'eau et le poids de son corps s'écrasait sur lui-même. Il ne pouvait pas respirer, pas respirer, pas respirer...
— Tueur de Baleines.
Il ouvrit les yeux et plongea le regard dans le visage d'Épouse Dodue.
— Tueur de Baleines, la baleine est là. Viens. Tu dois manger la portion du chasseur.
Samig secoua la tête, essayant de comprendre les mots d'Epouse Dodue.
— La baleine, dit-elle. Elle est sur la plage.
Samig se leva et, s'appuyant sur le bras d'Épouse
Dodue, il sortit dans la clarté du jour. L'énorme carcasse gisait sur la plage, la ligne du baleinier encore fichée dans sa lèvre supérieure. Déjà, les hommes avaient commencé d'ouvrir la baleine, dévoilant l'épaisse couche blanche de graisse sous la peau sombre.
Samig détourna un instant les yeux, incapable de supporter la vue du dépeçage, car on tranchait dans ce qu'il avait été.
Dans les jours qui suivirent, on vit cinq baleines, on en prit trois. Le sang rendait la plage glissante et les nouveaux puits de stockage étaient remplis de viande; on en creusa d'autres.
— On n'a jamais attrapé autant de baleines, remarqua le grand-père de Samig tandis qu'en compagnie de son petit-fils il observait les femmes s'affairer autour des foyers de cuisson. J'ai parlé à Roc Dur. Il est d'accord pour que tu sois le chasseur la prochaine fois.
Samig tourna vers son grand-père des yeux ahuris.
— Roc Dur a dit cela ?
Le vieil homme sourit.
— Oui. Il a aussi dit qu'on ne verrait plus rien de l'été. Il l'a su lors de son dernier jeûne.
Samig rit. Au cours du dernier jeûne, Samig avait demandé à accompagner les baleiniers qui poursuivaient la baleine une fois harponnée. Nombreuses Baleines avait refusé, mais Roc Dur était intervenu en rappelant que son propre pouvoir avait toujours ramené la baleine auparavant ; cette fois ce ne serait pas différent. Il était inutile de faire jeûner Samig. Samig avait donc été autorisé à partir.
Les trois poursuivants avaient navigué pendant deux jours dans le sillage de l'animal. Samig était dans le deuxième ikyak et il était demeuré en retrait, comme le lui avait enseigné son grand-père, attendant que Phoque Mourant, qui occupait le premier ikyak, repère la baleine.
— Elle décrira des cercles, avait expliqué Nombreuses Baleines à Samig. Et elle poussera de petits cris d'enfant, un peu comme « Ouh... ouh ». Tu dois apprendre à guetter ce bruit, sinon tu penseras que ce n'est que le grondement de la mer qui s'adresse aux montagnes.
Soudain, Samig avait vu la bosse noire de la queue de la baleine, et il observait Phoque Mourant qui manœuvrait sa pagaie d'une main, l'autre posée sur son propulseur, le bras légèrement relevé. Le harpon était attaché à l'ikyak au moyen d'un long enroulement de varech tressé, et Samig s'aperçut que Phoque Mourant n'avait pas noué la pointe de pierre à la hampe, l'arme émoussée permettant de savoir si l'animal était toujours vivant.
Après avoir observé la baleine un moment, Phoque Mourant leva le bras au-dessus de la tête et le tira en arrière jusqu'à la poupe ; puis il projeta sa lance. Au moment de l'impact, l'arme émoussée frappa la baleine et tomba dans l'eau ; Phoque Mourant ramena alors la lance en enroulant la ligne au fur et à mesure.
La baleine ne bougea pas.
Phoque Mourant ajusta la hampe à son propulseur et recommença la manœuvre. Cette fois encore, la baleine ne bougea pas.
— Elle est morte ! s'écria Phoque Mourant.
Samig rapprocha son ikyak, observant Phoque
Mourant trancher la lèvre de l'animal et passer une corde de varech tressé épaisse comme le poing de Samig. Phoque Mourant maintint la corde dans sa main et la lança à Samig. Samig tourna son ikyak en direction du rivage et attacha la ligne à sa proue, puis lança le reste au troisième baleinier, Oiseau Crochu.
Ce dernier rata la ligne, qui glissa dans la mer le long du flanc de l'ikyak. En se penchant pour la saisir, Oiseau Crochu fit vaciller son embarcation, qui chavira. Samig réprima un sourire et tira la ligne à lui, l'enroulant afin de la lancer de nouveau, attendant qu'Oiseau Crochu se soit redressé, son chiga-dax trempé, l'eau perlant sur ses joues. Phoque Mourant ne rit pas, mais Samig avait vu le sourire sur son visage quand Oiseau Crochu était dans l'eau.
Samig lança une deuxième fois la ligne à Oiseau Crochu, qui l'attrapa d'une main, maîtrisant son ikyak de la lame de sa pagaie. Ils tirèrent ensemble, hissant la baleine sur l'eau, chantant tout en pagayant, honneur à la baleine, honneur au chasseur, honneur aux Chasseurs de Baleines. Qui pourrait égaler leur habileté? Qui pourrait égaler leur bravoure ?
Quand ils eurent atteint le rivage, Nombreux Bébés ramena Roc Dur de sa hutte. Les jours sans nourriture ni eau avaient émacié son visage et le faisaient ressembler à un vieillard. Samig se demanda alors si lui aussi avait paru vieux et faible après les jours passés dans l'abri; si, pour devenir une baleine, un homme ne donnait pas seulement quelques jours de rêves, mais aussi des années de sa vie.
Les gens étaient debout et regardaient Roc Dur trancher le harpon du flanc de la baleine. Il trancha aussi une large portion de viande, le gonflement provoqué par la blessure. Roc Dur coupa en profondeur, puis emporta le bout de chair en haut de la plage pour l'enterrer. Le poison qui avait tué les baleines pouvait aussi tuer les hommes.
28
— Non, répéta Nombreuses Baleines.
Samig faisait les cent pas dans l'ulaq de son grand-père et finit par s'accroupir en face de lui.
— Rien qu'un voyage, supplia Samig. C'est tout. Pour échanger de l'huile et de la viande. Nous avons plus que nécessaire.
Il n'avoua pas qu'il désirait en fait rentrer auprès de Kayugh et de sa mère, près d'Amgigh, et obtenir, qui sait, une autre nuit avec Kiin. Il était un homme, désormais. Il sentait la force de sa virilité, il voulait que Kayugh voie sa métamorphose, il voulait Kiin... voulait Kiin... voulait Kiin...
— Tu es l'un des nôtres, dorénavant, rétorqua Nombreuses Baleines. Nous ferons peut-être un voyage de troc l'été prochain. Ou celui d'après. Ou peut-être Kayugh et ton frère viendront-ils.
— Tu as promis que je resterais parmi vous pendant une année, plaida Samig en sentant son cœur s'affoler et battre derrière ses oreilles. Puis que je rentrerais pour enseigner à mon peuple.
La colère claqua dans les yeux de Nombreuses Baleines, qui répliqua :
— Ce n'est pas ton peuple! Tu nous appartiens. Tu resteras avec nous. Peut-être iras-tu les voir de temps en temps pour faire du troc. C'est tout. Puis, dans de nombreuses années, quand tu seras devenu un chasseur habile, on te dira les secrets de nos poisons, la façon dont nous appelons les baleines jusqu'à nos rivages. Tu t'es déjà assis dans la hutte de l'alananasika. Combien d'autres jeunes chasseurs en ont fait autant? Tu es le seul.
Nombreuses Baleines s'inclina et pointa rudement sur Samig deux doigts longs et osseux.
— Quelle est la première chose qu'apprend un chasseur? martela-t-il. Quelle est la première chose que même un enfant sait? Un chasseur doit attendre, il doit être patient.
La colère de Samig durcit ses paroles.
— Je demande seulement de respecter la promesse faite à mon père. Chez les Premiers Hommes, les mots qui sont prononcés comme promesse doivent être tenus.
Samig attendit, guettant sur le visage de son grand-père les signes de la colère : le pouls rapide au cou ou sur la tempe, la coloration subtile de la mâchoire ou de la joue. Mais la colère avait disparu des yeux du vieil homme et il paraissait maintenant tout ratatiné, comme si la discussion avait pris une portion de sa vie.
Samig se demanda alors si cet homme, un homme à qui l'on ne pouvait faire confiance, était véritablement son grand-père. Comment Chagak, sa mère, avait-elle conçu un enfant de l'esprit de ces gens ? Et Samig ferma les yeux à l'impureté qu'il percevait en lui-même.
— Les mots ne sont que des mots, dit le vieil homme avec douceur. Ce qui est dans le cœur est ce qui est vrai. Tous les hommes savent que les promesses doivent être du cœur, ou rien. Celui qui entend est celui qui doit décider. Les mots que j'ai prononcés étaient la meilleure façon pour moi de ramener mon petit-fils à son vrai peuple. La vérité était dans mon cœur. Peut-être Kayugh le savait-il. Peut-être ai-je lu moi aussi la vérité dans son cœur. Peut-être est-il prêt à patienter de nombreuses années pour apprendre à chasser la baleine. Peut-être te donnerait-il volontiers à moi dans le seul espoir d'apprendre. Peut-être est-ce la vérité de Kayugh.
« Tu sais que Kayugh n'est pas ton vrai père, qu'il est arrivé chez les Traqueurs de Phoques après la mort de ton père. Amgigh est son fils, pas toi. N'est-il pas étrange qu'il accepte d'échanger celui qui n'est pas le vrai fils contre l'espoir d'apprendre à chasser la baleine ?
« Quelle est la vérité de ton propre cœur? Quelle est ta vraie place? Veux-tu retourner auprès de Kayugh sans être capable de lui enseigner? Veux-tu rentrer chez les Traqueurs de Phoques pour tresser des paniers ? Ou veux-tu rester ici et devenir alana-nasika, apprendre les poisons et les chants ? »
Les paroles du vieil homme heurtèrent Samig comme des vagues contre les falaises de la plage des Premiers Hommes. La douleur était si profonde qu'il ne pouvait donner aucune réponse. Il s'apprêtait à gagner sa chambre quand il entendit les paroles d'Épouse Dodue, presque douces :
— Il y a trop de viande pour nous. Nous avons suffisamment pour deux, trois hivers. Demande aux chasseurs de négocier avec les Premiers Hommes. Dis-leur d'être généreux.
— Peut-être un voyage de troc, marmonna le vieil homme. Je parlerai aux autres chasseurs. Mais Tueur de Baleines reste ici. Je ne veux pas qu'il retourne. C'est trop tôt.
La colère brûlait la gorge de Samig. Ainsi, malgré la cérémonie, malgré les baleines que son esprit avait amenées, il était homme, mais pas homme; son opinion se réduisait à rien.
Combien de phoques fallait-il pour fournir suffisamment d'huile à un homme pendant un an? Vingt-cinq, trente ? Sans Samig — très habile —, et avec Qakan — inutile —, son peuple aurait du mal à en ramener assez. Si les Chasseurs de Baleines étaient prêts à échanger de l'huile de baleine contre des couteaux, des nerfs de caribou...
Remarquant qu'Épouse Dodue le regardait du coin de l'œil, Samig disparut en hâte dans sa chambre. Il prit le panier dans lequel il rangeait ses têtes de lance, laissa courir ses mains sur les flancs lisses du panier, et songea à ce que Nombreuses Baleines lui avait dit au sujet de Kayugh. Kayugh n'était pas son père. Mais un homme qui élevait un garçon, le nourrissait, lui enseignait la chasse, n'était-il pas un véritable père ?
Samig enfila son parka, pas celui qu'Épouse Dodue lui avait donné, mais celui que sa mère lui avait cousu avec des peaux de macareux, quitta sa chambre et, se dirigeant vers le rondin sans un regard pour Épouse Dodue ou Nombreuses Baleines, sortit sans un mot.
Coupant par le flanc de coteau qui s'élevait au-dessus de l'ulaq de Roc Dur, il traversa l'ivraie qui arrivait à hauteur de poitrine pour laisser place à la camarine et aux premières mousses qui envahissaient les pentes rocheuses.
Il entendit le murmure avant de voir la main et perçut le sifflement.
— Chut! Du calme.
La main saisit son poignet et l'attira dans l'herbe. Un instant plus tard, ses yeux plongeaient dans les yeux noirs de Panier Moucheté.
Elle était nue, son tablier plié sur l'herbe à côté d'elle, son suk sous elle comme une natte de couchage. Sa bouche s'ourla d'un sourire.
— En général, j'attends Oiseau Crochu, dit-elle. Mais il n'est pas venu, aujourd'hui.
Samig s'arracha à son étreinte, se releva, mais Panier Moucheté le regarda à travers ses cils, esquissant une moue.
— Tu es un homme, maintenant, minauda-t-elle en se caressant le menton du bout des doigts. Tu as chassé des baleines. As-tu peur des femmes ?
Oui, je suis un homme, se dit Samig, quoi qu'en pense mon grand-père. Samig s'accroupit près de Panier Moucheté et tendit les mains pour y enfermer ses petits seins. Elle glissa sous le parka de Samig et lui caressa l'intérieur des cuisses. « Que feras-tu si Nombreuses Baleines l'apprend? » murmura une voix en lui.
Mais il laissa ses yeux suivre ses mains et respira l'odeur chaude de la femme tandis que Panier Moucheté ouvrait les genoux. Pourquoi s'inquiéterait-il de l'opinion de Nombreuses Baleines? Le vieil homme s'intéressait-il à lui ?
29
Après leur dispute, Samig avait compris la dureté de l'homme qui était son grand-père. Et maintenant, devant les chasseurs du village, il éprouvait une fois de plus son obstination et son inflexibilité que dissimulaient ses paroles persuasives.
— Nous troquons, alors? s'enquit Nombreuses Baleines.
Personne ne répondit et Samig crut que tout le monde était d'accord. Certains s'étaient déjà levés, scrutant l'horizon, observant la mer, guettant le ciel. Mais, à cet instant, Roc Dur se leva à son tour, quelques hommes serrés contre lui. Samig s'aperçut alors que Nombreuses Baleines se raidissait, le regard empreint de tristesse.
— Tu as tort, objecta Roc Dur posément.
Samig se tenait derrière le cercle des hommes,
mais sentait pourtant les mots se projeter avec force.
— Les femmes doivent travailler plus dur, faire sécher la viande et stocker l'huile afin que nous puissions nous nourrir pendant de nombreux mois. Peut-être l'an prochain n'y aura-t-il plus de baleines.
Nombreuses Baleines repartit avec calme :
— Nous échangerons de la viande contre de la viande. Phoque contre baleine.
— Cela ne se discute pas, reprit Roc Dur, mais l'huile? L'huile de phoque n'est rien. Ou bien comptes-tu troquer de la graisse d'oiseau contre notre huile de phoque?
Samig sentit les prémices de la défaite et attendit, le souffle serré dans sa poitrine. Son peuple avait besoin de cette viande. Et encore plus de cette huile.
— Prendras-tu des paniers?
Cette question insultante claqua comme un fouet.
Nombreuses Baleines ne répondit pas.
— Tueur de Baleines, appela Roc Dur.
Samig leva les yeux et affronta le regard de l'homme.
— Qu'a ton peuple à offrir contre de l'huile ?
Samig regarda Nombreuses Baleines mais ne lut
aucune réponse dans ses yeux. Il se débrouilla donc seul.
— Les Premiers Hommes ont toujours été des commerçants, commença-t-il avec calme. Tu as négocié avec eux. Je n'ai pas besoin de te rappeler les choses engrangées dans leurs ulas. Je n'ai pas besoin de te parler des peaux de phoque pleines de poissons. De nerfs de caribous, forts et fins comme des cheveux de femme. D'huile et de viande de phoque. De paniers. De racines qui guérissent.
Il marqua une légère pause avant de poursuivre :
— Sans oublier l'ivoire et l'obsidienne. Mon frère fabrique de magnifiques couteaux.
Sur quoi il tira du fourreau de sa ceinture le cadeau d'Amgigh et le brandit de façon que les hommes puissent admirer la longue lame d'obsidienne.
Souffle retenu, silence, puis brouhaha général.
Mais Roc Dur reprit la parole. Ses mots étaient si durs et si violents que Samig comprit que la discussion ne portait pas sur le troc. Les Chasseurs de Baleines n'avaient pas besoin d'autant de viande de baleine et le troc avec les Premiers Hommes était un temps de célébration et de réjouissances. La discussion concernait la voix qui dirigeait le peuple. Nombreuses Baleines était autrefois un grand chasseur, mais il ne pouvait plus attraper de baleines. Sa valeur tenait à l'enseignement de son art et au partage de ses connaissances. Roc Dur, lui, ramenait plus de baleines qu'aucun autre n'en avait jamais pris. Il était le chef de droit.
Samig étudia le visage de son grand-père. Le vieil homme avait les paupières closes et les mains croisées sur le ventre.
Roc Dur était debout et étudiait maintenant les hommes rassemblés autour de lui. Certains regardaient en direction de la mer ; d'autres faisaient glisser du sable entre leurs doigts.
Ils ne veulent pas choisir, se dit Samig. C'est trop difficile.
— Je refuse de commercer, lâcha enfin Roc Dur. Ma part restera au village. Mais chaque homme doit décider pour lui-même. Je ne déciderai pour personne.
C'est juste. Chaque homme doit décider ce qu'il fera, songea Samig, qui en éprouva davantage de respect pour Roc Dur. Il comprit alors pourquoi Nombreuses Baleines avait fermé les yeux, pourquoi Roc Dur était digne d'être chef.
Les hommes s'éloignèrent, certains marchant vers le courant, d'autres se regroupant au bord de l'eau. Samig observa son grand-père et attendit. Nombreuses Baleines demeurait immobile, paupières closes.
Des images de Panier Moucheté allongée dans l'herbe à son côté surgirent dans l'esprit de Samig, voilant toute autre pensée, toute réflexion.
Lorsque Samig était retourné dans l'ulaq, Épouse Dodue avait plissé les yeux vers lui et lui avait dit que Nombreuses Baleines était parti parler aux hommes, qu'il devait les rejoindre. Mais avant qu'il pût s'éclipser, Épouse Dodue l'encerclait de ses bras et avait entrepris en gloussant d'ôter les brins d'herbe des plumes de son parka.
Elle n'avait soufflé mot, mais Samig avait senti ses joues le brûler et, au moment où Samig grimpait hors de l'ulaq, Épouse Dodue l'avait rappelé :
— La prochaine fois, demande à Panier Moucheté d'enlever l'herbe de ton parka, ainsi Nombreuses Baleines n'en saura rien.
Au souvenir de ces paroles, le visage de Samig s'enflamma de nouveau. Comment savait-elle que c'était Panier Moucheté? Cette femme parlait-elle aux esprits?
Nombreuses Baleines s eclaircit la gorge et ouvrit les yeux; les pensées de Samig revinrent à son grand-père. Que dirait-il s'il découvrait la désobéissance de Samig? Comment Samig pourrait-il se défendre? Quel homme n'avait pas besoin de femme? Mais quel chasseur se refuserait ce plaisir afin de renforcer son pouvoir à la chasse ? Pas étonnant que Nombreuses Baleines ne considère pas Samig comme un homme. Un homme ne laisse pas sa colère lui dicter sa conduite. Il exerce son contrôle en tout point.
— Ils sont partis? demanda Nombreuses Baleines à Samig.
— Oui, grand-père, répondit Samig en s'aperce-vant qu'il était incapable d'affronter son regard.
Non seulement il avait désobéi, mais il pouvait coûter à son grand-père le commandement de la tribu. Il ne s'était jamais trouvé égoïste, mais soudain, toute cette colère lui paraissait stupide, et le souvenir de ce moment avec Panier Moucheté était comme une pierre au cœur de sa poitrine.
C'est alors qu'il entendit sa voix intérieure lui souffler : « Ce que tu as fait avec Panier Moucheté fut l'acte d'un garçon, pas d'un homme, mais ton souci pour ton propre peuple n'est pas un souci égoïste. Chaque homme doit prendre en considération les besoins des siens. Sinon, pourquoi chasser? Ta vie vaut-elle moins que de la viande et de l'huile de phoque? Non, tu chasses pour ton peuple, afin qu'il puisse vivre. Il n'y a nul égoïsme en cela. »
— Tu comprends? demanda Nombreuses Baleines.
Et Samig eut l'impression que son grand-père avait lui aussi entendu la voix intérieure de son petit-fils.
— Oui.
— Ce sera un bon chef.
Samig comprit que Nombreuses Baleines parlait de Roc Dur.
— Roc Dur suit son propre chemin, libre aux autres de le suivre ou pas.
— Ils auraient fait selon ton désir, objecta Samig.
— Oui, approuva le vieil homme. Mais il est temps. C'est la meilleure façon. Personne n'est déshonoré.
Samig se leva et attendit que le vieil homme se dresse sur ses pieds.
— Comprends-tu qu'il y aura peu d'huile ou de viande de baleine à échanger avec ton peuple? La part de l'alananasika est la plus grande et, si d'autres négocient leur viande, ils ne peuvent être assurés que Roc Dur partagera avec leur famille au cours de l'hiver.
Samig hocha la tête.
— Comprends-tu pourquoi Roc Dur t'a interrogé?
Samig sourit.
— Je suis un Traqueur de Phoques.
— Non, objecta Nombreuses Baleines. Ce n'est pas la raison.
Il se racla la gorge et ajusta le col de son parka.
— L'âge venant, un homme comprend les manières des autres. Il apprend à observer les yeux, le jeu de la mâchoire, le mouvement des doigts. J'ai observé Roc Dur. Il a peur que les baleines ne soient venues grâce à toi. C'est pourquoi il dit que tu seras le chasseur si une autre baleine vient. Il veut voir si tu as le pouvoir d'appeler une autre baleine et si, en ce cas, tu possèdes assez d'adresse pour l'attraper. La plupart du temps, de nombreuses baleines harponnées ne meurent pas ou échouent sur une autre plage. Bien souvent, le chasseur ne peut pas s'approcher suffisamment pour placer sa lance ou, s'il y parvient, la baleine renverse son ikyak. Cette année, chaque baleine harponnée a été prise. Quelqu'un possède un grand pouvoir. Roc Dur craint que ce ne soit toi.
30
Samig fut le premier au village à repérer les signaux et les jeunes guetteurs lançaient juste leurs appels quand Samig les rejoignit en s'écriant :
— Une baleine ! Une baleine !
Il croisa son grand-père en haut de l'ulaq; le vieil homme plissait les yeux en direction des feux. Lorsque Samig fut à portée de voix, Nombreuses Baleines le tança :
— Tu es le chasseur de baleines. Le chasseur de baleines n'appelle pas. Entre. Épouse Dodue a préparé ton chigadax.
Samig prit ses lances dans la cache d'armes et Nombreuses Baleines lui tendit la boîte en ivoire sculpté contenant le poison que Samig mettrait sous les têtes de harpon. Samig noua les têtes à l'aide de mèches de nerf. Le nerf romprait à l'instant où le harpon pénétrerait dans le corps de la baleine, et la pointe empoisonnée aurait tout le temps d'infecter la chair.
Il enfila son chigadax et serra l'amulette qui pendait à son cou.
Nombreuses Baleines posa la main sur le poignet de Samig.
— J'ai vu le jet, dit le vieil homme. C'est le jet bas et large de la baleine à bosse. Tu ne pouvais rêver mieux pour ta première sortie. Mais prends garde à sa queue. Elle est longue et la baleine s'en sert comme un homme se sert de son bras... Sois fort, ajouta-t-il après avoir lâché le poignet de son petit-fils.
Samig quitta l'ulaq. Les gens l'attendaient et se tinrent à légère distance tandis qu'il se dirigeait vers son ikyak. Samig remarqua que Roc Dur n'était pas là mais il leva la tête et marcha comme un chasseur doit le faire, l'œil fixé sur la mer, les harpons pesant lourd dans sa main droite. Pour la première fois depuis son arrivée dans l'ulaq de son grand-père, il sentait qu'il avait sa place au village des Chasseurs de Baleines.
Samig porta son ikyak jusqu'à l'eau et grimpa dedans, étendant ses jambes devant lui. Il installa la jupe autour de sa poitrine et la ficela sur son épaule grâce à la corde tressée par Épouse Dodue. Il fixa ses harpons sur le dessus de l'ikyak et pagaya en direction de l'océan.
Une fois éloigné des turbulences du rivage, il brossa aisément la surface de l'eau, fouettant la mer au sommet de chaque renflement de la houle. Pendant un long moment, il ne vit rien et se demanda s'il n'avait pas mis trop longtemps à s'habiller et à lancer son embarcation. Puis il remarqua le cercle croissant des bulles, l'écume juste sous la surface, et il immobilisa son ikyak en plaçant sa pagaie presque à la verticale, prêt à tourner ou à foncer en avant. Soudain, l'eau s'assombrit. La baleine brisait la surface.
C'était bien une mégaptère ; ses nageoires bordées de blanc se détachaient, pâles contre la surface de l'eau. Elle s'approcha lentement, se tournant en se soulevant, dévoilant la crête de son dos. L'eau gronda et le bruit fut immense, cognant aux oreilles de Samig. Samig fit avancer son ikyak et arma son bras, prêt à lancer son premier harpon.
Mais la taille impressionnante de l'animal et le bouillonnement de l'eau ébranlèrent la confiance de Samig en son habileté. La baleine était une montagne et, brusquement, Samig se retrouva petit garçon, prenant conscience que son ikyak était minuscule en regard de la mer, et frêle en regard de la baleine. Il serra la main sur son propulseur mais se montra incapable de bouger le bras, incapable de lancer le harpon.
Alors, la baleine se trouva de nouveau en eau profonde.
Samig trembla de dépit. Tu es un gamin, se dit-il.
Rien qu'un gamin apeuré. Peut-être que ton grand-père a raison. Tu ferais mieux de retourner chez les Traqueurs de Phoques pour tisser des paniers. Mais il se rappela alors autre chose que lui avait dit son grand-père : bien des hommes échouent la première fois. Même Roc Dur avait fait demi-tour et fui sa première baleine.
Alors Samig repoussa la peur qui s'était installée dans son ventre comme une pierre et s'arma de nouveau. Il se parla, sans colère, mais comme s'il encourageait un autre chasseur avec gentillesse.
— La baleine va peut-être revenir. Tu es fort. Tiens-toi prêt. Tiens-toi prêt.
Il rama en direction de l'horizon nord, se repérant grâce à la brume jaune du soleil et à la ligne grise du rivage. Une fois encore, l'eau s'assombrit. Une fois encore, la mer vira au vert tandis que la baleine montait à la surface. Mais cette fois, Samig s'approcha, prenant le risque que la baleine retourne son ikyak d'une chiquenaude.
Samig leva son harpon tout en maintenant son ikyak avec sa pagaie et raidit ses doigts sur le propulseur au moment où l'animal creva la surface. Un moment, les yeux de Samig se posèrent sur son ikyak, sur l'eau qui surgissait avec la baleine et engloutissait la proue. Comme la déferlante dans une tempête, l'eau refoulait l'ikyak, qui plongea tel un lion de mer. La mer recouvrait la proue, recouvrait les liens qui maintenaient les autres lances. Samig rejeta sa pagaie en arrière, la poussant dans l'écume blanche. L'avant de l'ikyak se redressa enfin.
Puis la baleine vira, exposant un flanc blanc ; alors Samig oublia son ikyak, oublia toute chose hormis la baleine. Il assura sa prise sur son propulseur, s'adossa à la poupe de son bateau et visa, ainsi que Nombreuses Baleines le lui avait appris, de façon que le harpon aille frapper sous la nageoire.
Ce ne fut pas un beau lancer. Le harpon tourbil-lonna, puis chancela; pourtant, un esprit sembla le porter jusqu'à la baleine et Samig crut entendre l'animal gémir au moment où l'arme se ficha dans son corps. La lourde couche blanche sous la peau noire se referma autour de la hampe et, quand la baleine plongea, un épais flot de rouge s'échappa de la blessure, laissant une tache d'huile et de sang à la surface de l'eau.
Samig lutta pour empêcher son ikyak de chavirer dans l'écume causée par le plongeon. Il libéra un flotteur en peau de phoque de ses liens, vérifia que la pierre de lest était fermement attachée au flotteur, puis le balança à l'eau à l'endroit où il avait vu la baleine plonger. Après quoi il fit volte-face à toute allure, poussant son ikyak vers le rivage à longs coups de pagaie énergiques, propulsé par les vagues. Les chasseurs étaient debout sur la plage et, comme il s'approchait, Samig leva sa pagaie au-dessus de sa tête, signe que la baleine était touchée. Plusieurs hommes grimpèrent dans leur ikyak et pagayèrent en direction du flotteur. Samig, lui, se rendit dans la hutte de l'alananasika afin de s'offrir à la baleine tout comme il voulait que la baleine s'offrît aux Chasseurs de Baleines. Cadeau pour cadeau. Et, dans sa métamorphose, Samig remercia l'animal qui prêterait sa chair afin que des hommes vivent.
C'était le troisième jour. Samig marquait le temps par les bruits du village. Il était une fois de plus devenu baleine, sentait qu'il tombait malade, avait conscience d'approcher la mort. Mais soudain, il était redevenu lui-même. Que s'était-il passé?
Il attendit, l'oreille aux aguets. Oui, des voix parvenaient de la plage. Il entendit Roc Dur et Phoque Mourant. Ils étaient de retour. La baleine était-elle sur la plage ou était-elle perdue ?
Soudain, le rabat de la porte de la hutte fut rejeté en arrière. Nombreuses Baleines se tenait devant l'ouverture. La lumière qui brillait autour du vieil homme dissimulait son visage ; Samig ne distinguait que le contour des membres fins de son grand-père et ses épaules courbées.
Il ne soufflait mot et Samig finit par demander :
— La baleine s'est échouée?
— Oui, répondit Nombreuses Baleines posément.
Il se tenait toujours dans l'embrasure et n'esquissait pas le moindre geste pour aider son petit-fils à se relever.
— Est-ce le moment d'extraire le poison?
— Oui.
Samig se leva, avec une brusque sensation de malaise. Son grand-père manifestait une dureté qu'il ne comprenait pas.
Samig suivit Nombreuses Baleines mais s'arrêta dès qu'il aperçut la plage : elle était vide.
— Voilà, dit Nombreuses Baleines en désignant l'ikyak de Samig, va chercher ta baleine.
Samig se tourna vers son grand-père, cherchant la signification de ses paroles. Plusieurs chasseurs s'étaient rassemblés, dont Roc Dur, un large sourire sur son visage.
— Ton grand-père te dit d'aller chercher ta baleine, commença Roc Dur. Mais moi je dis « Reste ici ». Les Traqueurs de Phoques reconnaîtront ton harpon, n'est-ce pas ? Tu l'as orné de façon identique à tes harpons de phoque. Ils savent sûrement qu'il ne faut pas manger ton poison.
Mais Phoque Mourant posa la main sur l'épaule de Samig.
— Le choix que tu as fait est un choix de chasseur, celui de nourrir son peuple. Tu possèdes le pouvoir. Nous n'avons jamais vu un tel pouvoir.
Roc Dur repoussa Phoque Mourant, cracha par terre aux pieds de ce dernier et plongea dans les yeux de Samig. Il s'exprima d'une voix basse où Samig reconnaissait la colère :
— Tu ne seras jamais alananasika. Ton pouvoir n'est rien. Ne crois pas que tu puisses régner sur les hommes comme tu règnes sur les baleines !
Roc Dur tourna les talons et les autres le suivirent, laissant Samig et Nombreuses Baleines seuls sur la plage. Samig eut l'impression qu'il était toujours dans son rêve de métamorphose, que le monde que voyaient ses yeux n'était pas réel. Il n'avait pas appelé la baleine à se rendre sur la plage des Premiers Hommes. Quel homme détenait le pouvoir de faire une chose pareille?
— Je n'ai pas..., commença Samig.
Mais Nombreuses Baleines l'interrompit :
— Pars-tu ou restes-tu?
— Ai-je encore le choix?
— Oui.
Samig s'autorisa à songer un moment à Kiin, à sa mère, au village des Premiers Hommes; puis il se rappela la promesse qu'il avait faite à Kayugh, à Amgigh. Il avait encore beaucoup à apprendre.
— Je reste.
Nombreuses Baleines approuva d'un hochement de tête.
— Je n'ai pas envoyé la baleine..., insista Samig.
Mais une fois encore, Nombreuses Baleines lui
coupa la parole :
— As-tu faim?
Samig poussa un long soupir.
— Oui.
— Je vais demander à Épouse Dodue de t'appor-ter quelque chose.
Nombreuses Baleines marcha vers son ulaq et se retourna, le regard adouci :
— Samig, le pouvoir d'un homme n'est pas seulement ce qu'il sait qu'est ce pouvoir, mais ce que les autres croient qu'il est.
Puis, d'une voix tranquille qui tourbillonna dans le brouillard ténu qui se posait sur la plage, il ajouta :
— Si les Traqueurs de Phoques avaient été mon peuple, j'aurais agi de même.
31
Amgigh était dans son ikyak près des nids de varech quand il la vit. Une grande baleine à bosse qui décrivait des cercles ; l'écume de son sillage était noire, comme si le noir de sa peau teintait l'eau.
Amgigh eut soudain la gorge nouée, les battements de son cœur s'accélèrent dans les veines de son avant-bras. Une baleine! De quoi manger pendant des jours. De la nourriture et de l'huile. Il manœuvra son ikyak en direction de la plage et pagaya à toute vitesse, criant tandis qu'il s'approchait du rivage jusqu'à ce que Oiseau Gris, Kayugh, Premier Flocon et Longues Dents fussent rassemblés sur le sable.
— Une baleine, une baleine ! s'écria Amgigh. Une mégaptère. Apportez des flotteurs et des harpons !
Une fois certain que les hommes avaient compris, il fit demi-tour en direction des lits de varech. Il ne s'aperçut qu'il retenait son souffle qu'au moment où il avisa de nouveau la baleine, nageant toujours en rond; à cet instant, il inspira à pleins poumons et retint son souffle jusqu'à ce que son cœur batte plus lentement et que son bras cesse de trembler.
Il maintint son ikyak près de la baleine, suffisamment à l'écart cependant pour éviter son sillage mousseux. Il attendait son père.
— Les autres suivent, s'écria Kayugh en amenant son ikyak contre celui d'Amgigh.
Amgigh vit son père secouer la tête, ses yeux scintillant de joie. La poitrine d'Amgigh s'emplit soudain de fierté. Pour quelque raison, c'est à lui que les esprits avaient envoyé la baleine. Peut-être dans le but de montrer qu'il était aussi bon chasseur que Samig, qu'entre les deux frères, c'était lui qu'on aurait dû envoyer chez les Chasseurs de Baleines. Ou peut-être pour compenser la perte de sa femme. Qui pouvait dire ? La baleine était un présent. Pourquoi se poser des questions à propos d'un cadeau ?
— Apportent-ils des flotteurs? s'enquit Amgigh.
Comme il s'agissait d'une baleine à bosse, elle
s'enfoncerait dans l'eau une fois morte; et à moins qu'une tempête n'amène soudain des vagues fortes, la carcasse demeurerait dans l'eau, prisonnière et perdue sous le varech.
— Oui, répondit Kayugh.
Un appel leur parvint. Les deux hommes se retournèrent pour voir Oiseau Gris, Longues Dents et Premier Flocon derrière eux, des flotteurs en vessie de phoque attachés à l'avant et à l'arrière de chaque embarcation.
— Par quoi commençons-nous? demanda Amgigh.
— C'est ta baleine, répliqua Kayugh, à toi de décider.
À cette réponse, Amgigh sentit les picotements de la peur, pourtant, il ne quitta pas la baleine des yeux et la vit dessiner des cercles de plus en plus petits, son chemin dans la mer moins assuré.
— Elle est en train de mourir, constata Amgigh. Peut-être que sa viande ne sera pas bonne.
— Peut-être, admit Kayugh. Mais nous pourrons toujours utiliser l'huile pour nos lampes.
— Oui, enchaîna Amgigh d'une voix basse.
— Bon, alors..., fit Kayugh.
— Alors, dit Amgigh en inspirant profondément en attendant que les autres rapprochent leur ikyak. D'abord, chaque homme devrait lancer deux harpons et chaque harpon devrait être muni de deux flotteurs.
Il marqua une pause et eut un regard pour son père puis pour Longues Dents. Souriant, Longues Dents semblait ne faire aucune objection. Le visage de Kayugh était sérieux, comme s'il se concentrait sur les propos de son fils. La peur qui planait au-dessus de la poitrine d'Amgigh se mut soudain en un sentiment proche de l'excitation, comme la sensation d'un homme qui voit pour la première fois la tête foncée d'un phoque au-dessus des vagues. Amgigh éleva la voix et orienta son ikyak de façon à s'adresser à tous :
— Conservez un harpon attaché à votre ikyak à l'aide d'une longue corde.
— La baleine va nous entraîner avec elle au fond de l'eau, marmonna Oiseau Gris.
La protestation d'Oiseau Gris agaça Amgigh dont la peur reparut, enserrant sa gorge au point que sa voix sonna haut perchée comme celle d'un garçon :
— La baleine est trop faible pour plonger contre les flots, objecta-t-il.
— Que sais-tu des baleines, ricana Oiseau Gris. Que sais-tu de la force et de la faiblesse?
— As-tu un couteau? demanda brusquement Longues Dents à Oiseau Gris.
Ce dernier sortit un couteau du fourreau à son poignet et l'exhiba.
— Est-il aiguisé? demanda Longues Dents.
— Demande-le-lui, dit Oiseau Gris en désignant Amgigh de la pointe de son couteau. C'est lui qui l'a fait.
— Il est aiguisé, répondit Amgigh, qui grinça des dents sous l'insulte.
— Alors peut-être es-tu suffisamment fort pour trancher la ligne si la baleine plonge, dit Longues Dents tout en nouant une corde à son harpon, vérifiant ses flotteurs en même temps qu'il les libérait.
Le visage d'Oiseau Gris s'assombrit. Amgigh, son courage aiguillonné grâce à l'intervention de Longues Dents, poussa soudain son ikyak vers la baleine. Une fois assez près, il lança son harpon qui atterrit avec perfection dans le flanc de la baleine.
La baleine frémit, et Amgigh poussa un cri triomphant. Puis Longues Dents, Kayugh et Premier Flocon projetèrent leur lance. Bon dernier, Oiseau Gris en fit autant.
La baleine se souleva, enveloppant les lignes autour de son corps et se glissant dans l'eau. La force du plongeon de l'animal ébranla l'ikyak d'Amgigh dans le sillage écumeux de l'animal. L'eau bouillonna et siffla par-dessus la proue. Amgigh s'aperçut que les autres chasseurs possédaient des lignes plus longues qui maintenaient leur embarcation à l'abri des remous.
Une fois encore, la baleine fit une secousse. L'ikyak d'Amgigh filait dans l'eau, se tordant jusqu'à ce que la ligne se soit entourée deux fois à la proue. La corde se tendit à rompre. Amgigh entendit gémir le squelette de bois de son bateau.
— Coupe la corde! Coupe la corde! s'écria son père.
Amgigh tira son couteau de son fourreau ; mais à ce moment, la baleine se tourna de nouveau et la pointe de l'ikyak plongea dans l'eau. Soudain, l'embarcation se retrouva debout. Amgigh, penché en arrière pour maintenir son équilibre, serra sa pagaie à deux mains et son couteau lui échappa.
La baleine plongea, entraînant Amgigh avec elle. L'eau salée lui piqua les narines. Il lâcha sa pagaie et manipula les nœuds de la jupe, mais, dans l'eau, ses doigts étaient lents et gourds.
Bientôt, ses poumons le brûlèrent et il lutta contre l'envie de respirer. Quelle chance lui resterait-il s'il aspirait de l'eau?
Au-dessous de lui, la baleine était noire et immense. Son harpon et ceux des autres scintillaient en un amas noir qui semblait s'échapper du flanc de la baleine.
La baleine se retourna, enserrant davantage encore l'ikyak dans ses cordes. C'est alors qu'Amgigh remarqua une autre lance, une lance ornée de marques noires et de cercles blancs.
La lance de Samig.
Il sut. La baleine ne lui appartenait pas. C'était celle de Samig. C'était Samig qui l'avait envoyée et non quelque esprit. Samig. Oui, bien sûr, comment avait-il pu imaginer autre chose ? Tout appartenait à
Samig. Samig avait pris le premier phoque; Samig lançait le javelot le plus loin ; Samig péchait le plus de poissons. Kiin, si elle était l'épouse d'Amgigh, avait appartenu à Samig. Qui ne le voyait pas chaque fois qu'elle regardait Samig? Et maintenant, cette baleine. Même la baleine. Toutes choses appartenaient à Samig.
32
Kayugh vit avec horreur l'ikyak d'Amgigh disparaître avec la baleine. Il avait tranché ses propres lignes de harpon et avait toujours son couteau en main. Soudain, avant que son esprit puisse lui donner une bonne raison de ne pas le faire, Kayugh déchira la jupe qui le liait au surbau de l'ikyak.
Tandis qu'il plongeait dans la mer, Kayugh entendit faiblement la voix de Longues Dents :
— Non-on-on-on...
Kayugh nageait sous l'eau à grandes brasses désespérées. Son esprit répétait : Quelle profondeur? Six, dix, douze hommes de profondeur? L'eau se pressait autour de lui ; le froid ralentissait le mouvement de ses bras et l'engourdissait, même son cœur était au ralenti, il en sentait le battement contre ses oreilles. Chaque brasse l'enfonçait davantage dans l'obscurité. Il y avait des voix.
L'homme est-il une loutre, qu'il sache nager?
Tu penses qu'Amgigh est vivant? C'est impossible.
Comment le trouveras-tu? Il fait trop noir. Trop noir.
Puis il vit le visage de Chagak, les traits tirés de chagrin, marqué des cicatrices du deuil. Pour Amgigh ? Pour son époux ?
Il allait faire demi-tour quand il distingua, dans la pénombre, l'ikyak dont les flotteurs de proue et de poupe provoquaient des tourbillons. Il fonça vers la baleine qui remontait en direction de Kayugh.
Les poumons près d'éclater, Kayugh s'obligea à lutter contre le courant. Il tendit les bras vers l'ikyak, manqua son coup, essaya de nouveau, réussit à l'attraper, se hissa vers Amgigh, vers son visage blanc, vers ses yeux fixes, grands ouverts. Le noir envahissait l'esprit de Kayugh, ralentissait ses pensées, obscurcissait sa vision. La baleine ne plongeait plus, elle se tenait immobile dans le crépuscule de l'eau. Kayugh tendit la main vers la jupe de l'esquif d'Amgigh, voulut couper. Il ne sentait pas le couteau, observait le mouvement malhabile de ses doigts comme si ce n'étaient pas les siens. Il luttait contre l'envie de respirer. La douleur, la douleur dans sa poitrine, dans ses oreilles. Le couteau trancha, enfin.
Libéré, Amgigh commença à remonter. La mer semblait le pousser vers le haut. Puis Kayugh lâcha le couteau, enveloppa son bras autour de son fils, battit des pieds comme il avait vu faire les loutres. Il ne savait plus où était le ciel et où était le fond de la mer, mais il s'éloigna de la baleine et de l'ikyak.
Le froid n'était plus le froid, Kayugh ne pouvait plus bouger ni bras ni jambes, son corps était tout raide. Il inspira; l'eau emplit sa bouche, son nez et ses poumons. Il étouffa, laissa entrer encore de l'eau ; il lutta contre la douleur qu'elle causait dans ses poumons.
Et puis il y eut des mains qui saisissaient le capuchon de son chigadax, qui le tiraient hors de l'eau; la voix d'Oiseau Gris : « Accroche-toi à Amgigh. Accroche-toi à Amgigh... »
Et ce fut comme s'il était un esprit qui observait.
Étouffant, toussant, l'eau s'échappant de sa bouche et de son nez, des bras guidant ses jambes dans son ikyak, Longues Dents arrimant les ikyan ensemble, Oiseau Gris attachant Amgigh sur le devant du sien.
Puis Kayugh fut sur le rivage ; transporté dans son ulaq. Il lutta pour ouvrir les yeux mais en vain.
Il passait du sommeil à l'éveil, guettant les chants de deuil, même dans ses rêves. Il n'y en avait pas. Rien que des berceuses, des berceuses. Pour quel enfant, quel bébé? Baie Rouge? Amgigh? Samig? Mésange ?
Au milieu des chansons, la voix de Premier Flocon :
— Dis à Kayugh que la baleine s'est échouée sur notre rivage.
Et la voix de Chagak :
— Ne me parle pas de baleines.
33
D'un geste caressant, Chagak repoussait les cheveux du visage de son fils. Cela faisait maintenant deux jours qu'il était allongé dans l'ulaq, paupières closes, la poitrine bougeant à peine.
Kayugh lui-même était revenu au village presque mort, son ikyak arrimé à celui de Longues Dents, qui pagayait pour deux. Amgigh gisait en travers de la proue de l'embarcation d'Oiseau Gris. Chagak était sur la plage avec les autres femmes; toutes attendaient de voir si leurs chasseurs réussiraient à ramener la baleine.
Lorsque Oiseau Gris avait détaché Amgigh pour le poser délicatement sur le sable, Nez Crochu avait entonné le chant de deuil, mais Chagak s'était agenouillée près d'Amgigh et avait entendu ce qu'Oiseau Gris n'avait pas entendu, le souffle rauque d'Amgigh.
Elle avait bondi sur ses pieds et hurlé que son fils était vivant, puis elle avait regardé Longues Dents forcer de ses bras robustes l'eau à quitter les poumons du garçon.
Même Oiseau Gris — Waxtal — avait aidé à sucer le mucus de la gorge d'Amgigh; et, au lieu de s'en vanter après coup, il s'était contenté de hausser les épaules quand Chagak l'avait remercié, affirmant qu'Amgigh avait été un bon mari pour sa fille.
Un peu de la méfiance de Chagak envers Oiseau Gris s'en alla, si bien qu'au cours des nuits où Oiseau Gris proposa de veiller Amgigh pour permettre à Chagak de se reposer, elle accepta de bonne grâce.
Pendant deux jours, Kayugh dormit, le corps secoué de tremblements; il finit cependant par s'éveiller, s'asseoir sur son séant, manger, parler et enfin lutter contre le désir de Chagak de le garder avec elle dans l'ulaq jusqu'au moment où elle le laissa sortir, s'asseoir sur le toit et regarder les femmes dépecer la baleine. La mégaptère gisait sur la plage, immense et sanguinolente. Chagak abhorrait ce spectacle.
Les baleines lui avaient enlevé Samig pour l'emmener chez le peuple de son grand-père; une baleine avait failli lui prendre Kayugh et maintenant, elle disputait à une baleine la vie d'Amgigh.
Elle s'empara d'une statuette de baleine qu'Amgigh gardait dans sa chambre. C'était une des sculptures de Shuganan. Depuis des années, chaque fois que Chagak la regardait, elle voyait les mains de Shuganan tenant son couteau incurvé, les yeux de Shuganan en train d'observer, de repérer dans l'ivoire ce que personne d'autre ne voyait tant que l'œuvre n'était pas achevée. Mais cette fois, elle ne voyait pas Shuganan. Elle voyait Samig partir dans son ikyak; elle voyait Amgigh, pâle et immobile. On lui avait pris ses deux fils.
Autrefois, elle avait vaincu leurs esprits en attrapant deux jeunes eiders avec son bola. Mais quel était le pouvoir d'un jeune eider comparé à celui d'une baleine?
Oui, songea-t-elle, sa colère faisant résonner ses pensées haut dans son esprit. Oui, se disait-elle tandis que les autres femmes se réjouissaient de la viande et de l'huile, dépeçaient la baleine et lui brisaient les os. Elle m'a pris mes fils, mes beaux garçons.
Et, dans son chagrin, elle se souvint de tous les autres deuils qu'elle avait subis : sa famille, son village, son frère Pup, Shuganan. Maintenant, il y en avait deux de plus : Samig, parti chez les Chasseurs de Baleines, Kiin disparue en mer. Perdrait-elle aussi Amgigh?
Elle se rappela la baleine qui s'était échouée sur la plage de Shuganan le matin de la cérémonie d'attribution du nom de Samig. Après avoir présenté Samig aux quatre vents, Shuganan avait posé la main du bébé contre le flanc de la baleine. Chagak se rappela à quel point elle s'était sentie mal à l'aise. Peut-être avait-elle su dès cet instant que cet animal lui prendrait ses fils. Même alors.
En soupirant, Chagak pressa ses mains contre le visage d'Amgigh. Le premier jour, elle avait peigné les cheveux d'Amgigh à l'huile de phoque avec le dos denté d'une coquille de yoldia, mais ce geste ressemblait trop à ce qu'on faisait pour un mort; aussi, aujourd'hui, Chagak n'avait-elle pas coiffé les cheveux d'Amgigh, allant même jusqu'à les ébouriffer légèrement pour qu'il ressemble à un homme endormi et non à un homme préparé pour des funérailles.
— Réveille-toi, réveille-toi, appela-t-elle.
Mais Amgigh ne paraissait pas l'entendre.
Puis la voix de la loutre parvint à Chagak. Chagak refusa d'écouter. Elle se souvint pourtant que la loutre était un bienfait dans son âme depuis qu'elle et Shuganan avaient tué, voici bien longtemps, le véritable père de Samig. « La baleine est bonne, dit la loutre. La baleine est nourriture. Elle est huile pour tes lampes, peau pour le chigadax de ton époux, os pour la construction des ulas. Elle est bonne. Samig l'a envoyée. Elle est bénéfique. »
— Samig l'a envoyée, dit Chagak à voix haute. Elle est bénéfique.
Malgré tout, au fond d'elle-même, elle sentait la douleur exaspérante de la colère.
Soudain, Amgigh gémit. Le cœur lourd de frayeur, Chagak se pencha sur lui. Amgigh remua la tête. Chagak retint son souffle.
— Amgigh, murmura-t-elle.
Amgigh battit des paupières et garda un instant les yeux ouverts.
— Amgigh, Amgigh, appela Chagak. Ouvre les yeux. Regarde-moi. Sais-tu qui je suis ?
Amgigh gémit de nouveau, bougea la tête et cligna les yeux. Il sourit, rien qu'un infime tremblement aux commissures des lèvres, mais c'était un vrai sourire, et Chagak, le rire se mêlant aux larmes, entendit :
— Maman.
Quelqu'un descendit le rondin. Kayugh, espéra Chagak; elle ouvrit le rideau de la chambre d'Amgigh et jeta un coup d'œil au-dehors. C'était Oiseau Gris — non, Waxtal. Son visage était maussade, mais Chagak pointa le menton en direction d'Amgigh et, soudain, Waxtal fut souriant.
— Va chercher Kayugh, dit-il à Chagak. Je reste avec ton fils.
Chagak se pencha et prit la main d'Amgigh.
— Waxtal est celui qui t'a sauvé. Ton père et Waxtal.
Puis elle se releva et se précipita hors de l'ulaq.
Waxtal attendit qu'elle se fût éloignée puis referma le rideau et se pencha sur Amgigh. Il avait patienté, cinq jours et cinq nuits. Il s'était assis à guetter Amgigh. Au début, il avait été calme, puis il s'était énervé. Le jeune homme dormait depuis trop longtemps. Un esprit devait savoir ce que Waxtal tramait et faisait dormir Amgigh, obligeait Waxtal à attendre, raillant sa colère chaque jour plus forte.
L'esprit de Shuganan ? Shuganan savait sûrement ce que savait Oiseau Gris — que l'esprit d'un homme est plus facile à circonvenir au sortir du sommeil, quand les rêves détiennent encore une part de ses pensées. Maintenant qu'il était esprit, Shuganan connaissait peut-être les plans de Waxtal.
Mais l'esprit de Shuganan ne devait pas être aussi fort que l'avait craint Waxtal car Amgigh était réveillé et Waxtal seul avec lui.
— Je suis heureux que tu sois en vie, dit Waxtal à Amgigh.
Il s'obligea à prononcer ces mots avec lenteur, à retenir ce qu'il avait à dire jusqu'à être sûr qu'Amgigh le comprenait.
— M'entends-tu? demanda-t-il en se penchant davantage.
— Oui, murmura Amgigh d'une voix rauque.
Waxtal sourit et s eclaircit la gorge :
— Ils prétendent que Samig a envoyé la baleine en cadeau, commença Waxtal. Mais je leur ai dit que Samig avait eu son compte d'honneurs. Je leur ai dit que c'était mon fils Amgigh, autrefois époux de ma fille, qui avait amené la baleine. C'est à lui que revient l'honneur.
Waxtal vit rougir le visage d'Amgigh. Les paupières d'Amgigh se fermèrent un moment puis se rouvrirent.
Waxtal continua de murmurer à l'oreille d'Amgigh :
— Il y a quelque chose que je dois te dire afin que tu puisses te protéger.
Il s'interrompit et attendit qu'Amgigh hochât la tête.
— Je t'ai appris que Samig n'était pas le vrai fils de Kayugh et que tu n'étais pas le vrai fils de Chagak. Mais Chagak a été une bonne mère pour toi et Kayugh a été un bon père pour Samig. Comme ce doit être. Pourtant, songe à ceci : quel pouvoir une mère donne-t-elle à ses fils? Rien... seulement la nourriture qu'elle prépare et les vêtements qu'elle coud. Un père, lui, donne l'esprit. Or, le vrai père de Samig était un homme mauvais. La plupart des gens l'ignorent. Sauf Chagak et moi. Pas même Kayugh ne sait la vérité au sujet du père de Samig. Si Kayugh l'avait sue, il n'aurait pas laissé vivre Samig.
Waxtal vit Amgigh plisser les yeux, froncer les sourcils puis fermer les paupières. Waxtal ne pouvait prendre le risque de le laisser sombrer dans le sommeil. Il saisit l'épaule d'Amgigh et le secoua :
— Amgigh...
Les yeux d'Amgigh s'ouvrirent brusquement et se fixèrent sur le visage de Waxtal.
— Comment le sais-tu? dit enfin Amgigh d'une voix raffermie. Comment sais-tu, alors que mon père ne sait pas?
— Parce que Chagak a gardé le secret afin que Samig ait le droit de vivre. Parce que j'étais avec Shuganan, le grand-père, quand il est mort, et pendant sa mort, son esprit a lutté avec l'esprit du vrai père de Samig.
— Tu as vu les esprits?
— J'ai entendu les voix.
— Qui était le père de Samig? demanda Amgigh en s'appuyant sur un coude.
Le mouvement le fit tousser et, bientôt, il cracha des glaires, tandis que des haut-le-cœur l'empêchaient de parler.
Puis Waxtal entendit les voix claires de Chagak et de Kayugh parvenir du toit.
— Allonge-toi, dit Waxtal à Amgigh. Je te raconterai plus tard. Mais cela doit demeurer secret. Il y a longtemps, j'ai promis à Chagak de ne rien dire à personne. Cependant toi, tu dois savoir. Samig est peut-être en train de changer. Peut-être est-ce pourquoi il a envoyé la baleine. Peut-être maintenant qu'il vit parmi les Chasseurs de Baleines Shuganan ne peut-il plus le protéger. Peut-être l'esprit de son père a-t-il trouvé l'occasion de venir à lui, d'enfoncer un peu de sa méchanceté dans l'âme de Samig.
Amgigh se rallongea sur les couvertures et, les yeux fermés, leva la main pour presser la main de Waxtal.
Les doigts d'Amgigh étaient froids. Waxtal frémit. Il se rappela la blancheur du visage d'Amgigh quand Kayugh l'avait remonté de la mer, les algues mêlées à ses cheveux. Amgigh était mort, Waxtal en était sûr. N'avait-il pas tenu le corps d'Amgigh tandis que Longues Dents aidait Kayugh à remonter dans son ikyak? Waxtal n'avait-il pas attaché Amgigh, mort, à la proue de son propre bateau? Quel pouvoir Chagak détenait-elle pour que, une fois le garçon enfin sur la plage, le simple fait de se pencher sur lui l'ait ramené à la vie ?
C'est une femme, rien qu'une femme, se rappela Waxtal. Ses pouvoirs ne sont rien comparés à ceux d'un chasseur. Moi, je sculpte, comme Shuganan. Et ce pouvoir-là est celui d'un chaman. Sinon, pourquoi un homme appellerait-il esprit un morceau d'ivoire, un éclat de bois ?
Waxtal lâcha la main d'Amgigh et la fourra sous les peaux de phoque qui le recouvraient. Il répéta dans un souffle :
— Mieux vaut que ta mère ignore que je t'ai tout raconté.
Il attendit un signe d'acquiescement, mais Chagak était déjà dans la chambre en compagnie de Kayugh, qui avait le visage en pleurs. Waxtal se tint un moment debout à les observer, puis les laissa seuls et se glissa en silence hors de l'ulaq pour demeurer debout sur le toit, regardant en direction de l'île Aka, vers la route des marchands.
34
Ils pagayèrent des jours et des jours, voyant deux pleines lunes et s'avançant vers une troisième. L'eau de mer ramollit la couverture de cuir de l'ik, les obligeant à s'arrêter de plus en plus souvent afin de réparer les coutures et de rapiécer les peaux. Qakan n'avait pas pensé à prendre les tranches de lard de phoque que Kiin utilisait pour bourrer les coutures de l'ik ; Kiin emplit donc les coutures perméables de morceaux de graisse de poisson et, chaque nuit, elle ravaudait à s'en faire saigner les doigts.
La brume marine pelait la peau de leur visage et les mains de Kiin n'étaient que craquelures et crevasses. Cependant, ils poursuivaient leur chemin. Deux fois, ils trouvèrent des ulakidaq, des villages des Premiers Hommes. A chaque endroit, ils troquèrent pour de la nourriture et on offrit une femme à Qakan pour les nuits qu'ils y passèrent.
Kiin s'étonna de constater que, malgré son apparente incompétence dans les transactions — il parlait avec lenteur et son visage trahissait souvent son indécision —, il s'en tirait toujours avec plus qu'il n'avait donné ; l'ik s'alourdissait donc maintenant de nouvelles fourrures, de morceaux d'ivoire, de coquillages étranges à quoi s'ajoutaient deux estomacs de phoque remplis de viande séchée.
Malgré l'insistance de Kiin, ils avaient quitté le dernier village voici quatre jours. L'hiver serait bientôt sur eux, amenant les tempêtes où même les meilleurs chasseurs, les plus habiles au maniement de l'ikyak, se refusaient à prendre la mer. Mais Qakan ne voulait pas plus écouter Kiin que les chasseurs du village. Ils continueraient jusqu'au village des Chasseurs de Morses. Ce village-là ferait paraître les deux qu'ils avaient visités petits et sans importance.
Lisant l'obstination dans les yeux de Qakan, Kiin saisit sa pagaie. Que faire d'autre? La nuit, Qakan lui entravait les poignets et, à cause des liens à ses chevilles, elle devait clopiner. Dans chaque village, Qakan avait expliqué que c'était une esclave. Aussi lui avait-on confié les tâches les plus ardues, les plus détestables, les hommes se contentaient de demander à Qakan s'il acceptait de la vendre pour la nuit. A sa grande surprise, Qakan refusait.
— Les Chasseurs de Morses paieront davantage, expliqua-t-il. Je te garde pour eux. J'ai entendu raconter des choses sur ce que certains hommes ont fait à des esclaves achetées pour la nuit. De plus, ajouta-t-il en tapotant sur le ventre de sa sœur, je ne veux pas apporter la malédiction à mon fils.
Dans les jours qui avaient suivi leur départ du dernier village, l'esprit de Kiin semblait rapetisser de plus en plus, petit caillou dur et pointu niché contre son cœur. Parfois, la nuit, blottis dans leur abri de nattes d'herbe et de peaux de phoque, elle s'éveillait, son sang cognant dans sa poitrine, le vide au-dedans aussi grand que lorsqu'elle ne possédait ni esprit, ni âme.
Kiin enroula les doigts autour de sa pagaie. Ses jointures étaient enflées, ses mains et ses bras raidis par les crampes. Ce matin, le balancement de l'ik lui donnait la nausée. Elle s'arrêta un moment de ramer pour poser sa main au bas de son ventre. Trois lunes avaient passé sans qu'elle ait son sang de femme. Elle soupira. Oui, elle portait un enfant. L'enfant d'Amgigh, se dit-elle. L'enfant d'Amgigh.
Mais quand ses poignets à vif saignaient ou la brûlaient, ou quand son dos était douloureux de ramer tout le jour, une voix de doute lui parvenait et murmurait : « C'est l'enfant de Qakan. Evidemment que l'enfant appartient à Qakan. » A d'autres moments, quand le cri d'un oiseau ou la vue d'une loutre glissant dans l'eau lui donnait un peu d'espoir, une autre voix disait : « C'est l'enfant de Samig. »
Le lendemain de leur départ du premier village,
Qakan l'avait surprise en train de vomir. Elle cherchait des clams dans les flaques laissées par la marée sur la plage où ils allaient passer la nuit. Soudain, la nausée avait monté en elle, lui tordant l'estomac sans recours.
Qakan avait ri et entamé une curieuse danse sautillante, ses pieds maladroits sur le sol, son ventre tressautant à chaque pas. Puis il s'était penché sur Kiin et, tandis qu'elle était accroupie, mains sur le ventre, lui avait hurlé à l'oreille :
— Mon fils ! Mon fils ! mon fils !
Kiin avait fermé les yeux. Puis la nausée avait disparu comme elle était venue. Kiin s'était éloignée et avait grimpé jusqu'à la frange d'ivraie qui poussait au bord d'une longue colline pentue. Elle avait arraché un peu d'herbe et mâché quelques tiges pour calmer son estomac. Puis elle s'était tournée et écriée à l'adresse de Qakan :
— Ton-ton f-f-fils ? avait-elle commencé en levant la voix pour couvrir le bruit du vent. Tu-tu ne m'as pas dodo-donné d'enfant. C'est le fils d'Amgigh. L'enfant était dans mon-dans mon ventre avant que tu me pr-pr-prennes et maintenant il est assez fo-fort pour lutter contre les graines de ton es-es-esprit. Il possède le s-s-s-sang d'Amgigh et ce-celui de Kayugh, de Chagak et de Shuganan. Comment p-p-peux-tu espérer que ce soit ton fils ?
Passant dans les cheveux de Kiin, le vent avait emporté les railleries de Qakan.
Pendant les jours qui suivirent, Qakan s'était davantage comporté en homme, se plaignant moins, aidant même sa sœur à dresser leur campement. Mais ce matin, Qakan était redevenu l'enfant maussade et boudeur, frappant Kiin tandis qu'elle chargeait l'ik, la houspillant sous prétexte qu'elle était trop lente. Peu après qu'ils eurent commencé de pagayer, il hurla sa colère contre le brouillard, ordonnant à Kiin de maintenir l'ik tellement près du rivage que par deux fois ils raclèrent des pointes caillouteuses; Kiin dut sauter dans l'eau pour libérer l'embarcation.
Du moins la mer est-elle calme, songea Kiin, avant de remarquer d'énormes masses noires juste sous la surface de l'eau.
— Des-des rochers ! s ecria-t-elle.
Comme Qakan ne répondait pas, elle se retourna et vit qu'il ne regardait pas l'eau. Il continuait de fixer le rivage.
— Des rochers! répéta-t-elle en enfonçant sa pagaie pour écarter l'ik. Qakan! Écoute...
— Tais-toi, Kiin... Là! Tourne!
Et il pagaya sur la gauche de l'ik, l'obligeant à virer à droite. Kiin crut bien qu'ils allaient être précipités sur la plage. C'est alors qu'elle remarqua une brèche dans les collines, un endroit rocheux qui transformait la mer en quelque chose qui ressemblait plutôt à une rivière. L'eau clapotait et s'enfonçait à vive allure dans les pertuis, comme si elle avait hâte de passer; puis la mer s'élargissait de nouveau en une baie. Qakan indiqua du doigt une colline où Kiin aperçut une dizaine d'ulas.
— Chasseurs de Morses? demanda-t-elle.
— Non. J'y suis venu deux fois avec mon père. Ce sont des Premiers Hommes, mais ils ne sont pas comme nous. Ils parlent différemment, trop vite. Et leurs femmes sont laides. Je pourrais tirer beaucoup de toi, ici, mais ils maltraitent leurs femmes. Il vaut mieux que tu ailles chez les Hommes Morses.
Kiin eut un air méprisant. Il était plus probable que Qakan craignait qu'Amgigh ou Samig ne viennent ici un jour et n'apprennent ce que Qakan avait fait.
C'était la marée basse; l'eau était peu profonde. Qakan sortit une corde, lia les chevilles et les poignets de Kiin devant elle à une main d'écart. Puis il la fit sauter dans l'eau et pousser l'ik sur la plage. Entravée comme elle l'était, Kiin était maladroite; elle réussit pourtant à sauter sans tomber et à pousser l'esquif sur le sable gris.
Les enfants arrivèrent les premiers, puis les femmes. Elles étaient sales, négligées, les cheveux en broussaille. Les enfants étaient crasseux et la peau de leur visage était irritée à force de manger des tiges d'ugyuun crues et non épluchées.
Malgré le voyage, Kiin essayait de rester propre, d'entretenir son suk ; chaque soir, elle passait même ses doigts dans sa chevelure pour la démêler.
Une femme se détacha du groupe et salua Qakan. Elle était grande et son visage long au nez pointu évoquait pour Kiin le bord courbé et tranchant d'un couteau de femme.
— Vous êtes venus marchander, dit-elle.
Et, la main sur son bâton à creuser, elle se hissa sur la pointe des pieds pour voir l'intérieur de l'ik par-dessus l'épaule de Qakan.
— Je parlerai à vos hommes, déclara Qakan.
La femme hocha la tête.
— Ils chassent, aujourd'hui. Plus tard, ils reviendront.
Elle se tourna pour regarder Kiin, qui baissa la tête. La femme jeta un coup d'œil à ses chevilles entravées.
— Elle n'est pas ta femme.
— Esclave, fit Qakan.
Peut-être Kiin n'aurait-elle pas pipé, exécutant, comme dans les autres villages, les tâches que lui confiaient les femmes. Mais la femme remarqua :
— Les hommes seront heureux, ce soir. Tu pourras la vendre de nombreuses fois.
La colère de Kiin fut soudaine. Allait-elle baisser les yeux face à ces femmes trop paresseuses pour faire la toilette de leurs enfants?
— N-non, protesta-t-elle. Je-je ne suis pas une es-esclave. Je suis sa s-s-sœur. Il m'a volée dans l'ulaq de mon mari, pourtant je porte l'en-enfant de mon mari.
Qakan pivota sur lui-même, bouche bée. Il leva la main mais Kiin plongea, si bien que le coup atteignit son crâne et non son visage. Qakan serra les mains d'un mouvement rageur.
— Elle ment.
Puis il ferma les poings et se prépara à frapper. Mais la grande femme bloqua la main de Qakan à l'aide de son bâton.
— Nous ne voulons pas de toi ici si tu bats les femmes. Je n'ai pas de grands pouvoirs pour savoir si tu mens ou non, mais si elle dit la vérité, nous ne voulons pas de toi ici. D'ailleurs, nous avons peu à échanger. La chasse a été maigre. Notre montagne s'est mise en colère et ses cendres éloignent les phoques.
Elle tourna le dos à la mer et s'éloigna, mais Qakan la suivit.
— J'ai des peaux de phoques.
Elle l'ignora.
— Un magnifique suk, ajouta-t-il en courant jusqu'à l'ik pour fouiller dans les sacs et extirper le suk que lui avait fait sa mère. Regarde ! lança-t-il en le tenant bien haut et en passant ses mains sur les manches.
Les yeux des femmes les plus jeunes s'arrondirent et Kiin vit le désir sur leur visage. Mais la grande femme s'arrêta et, sans se retourner, leva sa canne au-dessus de sa tête.
— Je t'ai dit de partir!
Sur quoi, elle reprit son chemin en direction des ulas.
Les autres femmes la suivirent. Seuls les enfants restèrent, le regard fixé sur Qakan lorsqu'il s'écria :
— Je pourrais maudire ton village, mais je ne le ferai pas. Dis à tes chasseurs que tu as refoulé un marchand. Dis-leur que j'ai des couteaux d'obsidienne. Les plus beaux qu'ils aient jamais vus. Je n'ai nul besoin de te maudire. Tes chasseurs le feront quand ils apprendront ce que tu as fait.
35
Là, sur la plage, sous le regard des enfants, il la frappa. D'abord à coups de poing. Habituée à être battue, Kiin se roula en boule afin de protéger sa tête et son ventre. Son impuissance amena la rage, et la rage, les larmes. Que pouvait-elle contre lui, pieds et poings liés qu'elle était? Mais il s'arrêta et Kiin, dans la crainte de lever les yeux, entendit le grattement d'une pagaie qu'on tirait de l'ik. L'effroi la hissa debout et elle comprit alors que ce n'était pas tant pour elle que pour l'enfant qu'elle avait peur. Le fils d'Amgigh. Peut-être le fils de Samig.
— Tu vas tuer ton fils, dit-elle posément.
Qakan fixa les yeux sur elle. Finalement, il lâcha
la pagaie dans le bateau.
— Pousse, ordonna-t-il. Dans trois ou quatre jours nous serons au village des Chasseurs de Morses.
Kiin tendit ses poignets mais Qakan la refoula.
— Tu as peut-être besoin d'apprendre ce que c'est vraiment que d'être esclave.
Ils voyagèrent le reste de la matinée. Kiin fixa une longue ligne torsadée de fibre de varech à un banc de nage. Elle la lesta de plusieurs pierres, puis elle appâta l'hameçon. Ils étaient suffisamment au large pour attraper un flétan. Un petit — Qakan et elle n'étaient pas assez costauds pour en tirer un gros dans le bateau, mais peut-être un de la taille de Mésange, la petite sœur de Samig. Kiin posa sa pagaie en travers de l'ik et lança la ligne. Rien.
Kiin renifla la fumée avant de la voir. Les fines volutes se perdaient dans le brouillard qui s'accrochait au rivage et dissimulait les montagnes dressées comme une immense crête de rocher et de glace. Elle se tourna vers Qakan.
— De la fumée, dit-elle avec un mouvement de la tête.
Sa pagaie sur les genoux, soudain en alerte, Qakan plissa les yeux en direction du rivage.
— Regarde. On peut accoster à cet endroit.
Kiin sortit sa pagaie de l'eau. Qakan donna de
grands coups de rame orientant l'ik vers la terre. Après quoi, elle pagaya à son tour.
Les galets crissèrent contre le fond de l'ik.
— Reste là, ordonna Qakan.
Il sortit du bateau et le tira sur le sable.
Le vent arriva en brusques rafales et plusieurs grosses vagues s'écrasèrent sur la plage. L'ik bascula mais l'eau n'y entra pas. Qakan tira le bateau une seconde fois, puis observa les vagues. La mer calmée, il dit, dans un haussement d'épaules :
— Si les vagues reviennent, tire l'ik plus haut sur la plage.
Kiin tendit les poignets.
— Avec les mains attachées?
Mais Qakan s'était déjà éloigné. Kiin se tenait debout, s'apprêtant à le rappeler, quand elle aperçut un petit feu que le brouillard avait dissimulé. Elle crut distinguer deux ou trois hommes qui se tenaient debout près des flammes. Kiin s'empara de la pierre tranchante que Qakan lui avait permis de conserver pour nettoyer le poisson, mais elle savait que ce serait une piètre protection contre trois hommes.
Tandis que Qakan s'approchait du foyer, le brouillard se leva comme si, en marchant, les pieds de Qakan repoussaient la brume. Kiin vit alors plus précisément les trois hommes dont le visage était peint de rouge et de noir. Ils dévisagèrent Qakan sans esquisser le moindre geste, ne tendant pas même la main pour le saluer. Qakan avait les bras en avant, paumes tournées vers le ciel.
— Je suis un ami. Je n'ai pas de couteau.
Il dit autre chose, des mots que Kiin ne comprit pas car c'était le langage des Hommes Morses.
Qakan avait fait deux ou trois expéditions dans le camp d'été des Chasseurs de Morses avec leur père et il lui avait affirmé parler leur langue. Persuadée qu'il se vantait une fois de plus, Kiin ne l'avait pas cru. Au cours des derniers mois, pourtant, tout en pagayant, il répétait chaque jour à voix haute les mots qu'il connaissait. Il avait refusé de les enseigner à Kiin.
Quand ils avaient quitté le second village des Premiers Hommes, Qakan avait suspendu à la proue de l'ik une peau de loutre teinte en rouge, signe des commerçants, mais quand ils aperçurent la fumée du feu des trois hommes, Kiin décela la peur derrière les fanfaronnades de son frère.
C'était une simple étape pour les chasseurs. Qui pouvait dire de quel village ils provenaient et s'ils étaient amicaux ou non? Kiin s'aplatit au fond de l'ik et tendit avec précaution la main vers une pagaie. Et si les hommes tuaient Qakan? Était-elle capable de pousser l'ik en mer avant qu'ils ne la rattrapent? Elle ne le pensait pas. En tout cas, elle se défendrait mieux avec une rame qu'avec une petite pierre tranchante.
Elle tirait la pagaie à elle quand un des hommes parla. Ses mots surprirent Kiin et elle s'interrompit, comme un enfant faisant une chose défendue, et regarda subrepticement par-dessus bord.
Un des hommes désigna l'ik et dit quelque chose. Le cœur de Kiin s'accéléra. Qakan parla. Certains mots étaient dans la langue des Premiers Hommes, la plupart dans celle des Hommes Morses.
Puis il fit signe à Kiin.
— Viens ici.
Voyant qu'elle ne bougeait pas, il avança vers elle à grands pas, l'air agacé. Il la saisit par le bras et l'obligea à se redresser :
— Ils veulent te voir.
Il la tira de force, elle trébucha et tomba sur les galets qui lui écorchèrent genoux et paume des mains.
— Imbécile! siffla-t-il.
Kiin se releva lentement, frotta ses mains et ses jambes et lissa son suk.
— Combien penses-tu qu'ils me donneront pour une femme incapable de marcher? lança Qakan.
Habituée à ses plaintes, Kiin ne répondit pas.
C'était lui qui avait entravé ses poignets et ses chevilles, l'obligeant à ne faire que des pas minuscules. Elle avança vers le feu et s'accroupit en tirant son suk sur ses genoux.
Les hommes la dévisagèrent. Kiin eut envie de détourner les yeux. Pourtant, elle affronta leur regard, ce qui ne se faisait pas chez les Premiers Hommes et irriterait Qakan.
Les trois hommes se ressemblaient tant que Kiin se dit qu'ils étaient frères. Le plus grand paraissait l'aîné. Des lignes couraient du coin de ses yeux à sa mâchoire. Ses joues étaient peintes en rouge, son nez en noir. Quelques poils au menton lui descendaient jusqu'à la poitrine et ses yeux étaient de fines demi-lunes. Des trois, c'était lui qui parlait le plus souvent et le plus fort.
L'homme qui paraissait le plus jeune avait peint le dos de ses mains d'un motif comparable aux vagues de la mer. Son visage était rond, ses cheveux enduits de graisse et coupés droit à hauteur d'épaules. Le troisième, au visage long et fin, arborait une cicatrice qui suivait une ligne courbe du coin de l'œil au milieu du menton. Lorsqu'il parlait, la peau sur la cicatrice se tendait.
Chacun portait un parka de fourrure dont le capuchon était bordé d'épaisse fourrure argentée, d'une sorte inconnue de Kiin. Si les parkas arrivaient au-dessus des genoux, les hommes arboraient des jambières de fourrure et des bottes de peau de phoque.
Ils continuèrent de s'adresser à Qakan. Qakan parlait peu mais riait souvent, montrant parfois Kiin du doigt.
Au bout d'un moment, Qakan s'approcha d'elle et défit ses liens ; il la prit par le menton et lui rit au nez. Mais Kiin détourna les yeux, se frottant les poignets où la peau était à vif.
Alors, l'homme le plus grand désigna Kiin et le ton de sa voix changea. Il fit le tour du feu et s'arrêta derrière elle. Kiin demeurait assise, immobile, serrant les poings pour empêcher ses bras de trembler.
L'homme s'accroupit à côté d'elle et prit sa main dans la sienne. Son visage était tout près et Kiin s'aperçut qu'il était plus âgé qu'elle ne l'avait cru d'abord; la peinture dissimulait ses rides. Elle remarqua aussi que ses cheveux foncés étaient striés de gris ; visiblement, c'était le père des deux autres.
L'homme remonta la manche du suk de Kiin et montra son poignet marqué d'une cicatrice. Il posa une question à Qakan qui s eclaircit la gorge avant de répondre en phrases brisées et incertaines. L'homme se tourna et cracha par terre, puis posa une autre question. Qakan haussa les épaules.
L'homme s'éloigna et se dirigea vers un appentis grossier dressé près d'un ik renversé, plus grand et plus large que celui de Qakan et recouvert d'un cuir épais doté de peu de coutures. L'homme revint muni d'un petit paquet qu'il tendit à Kiin.
— De la graisse d'oie pour tes poignets, expliqua Qakan.
Le visage de Qakan était rouge et enchifrené. Elle leva les yeux sur le chasseur Morse, le remercia puis étala la pâte sur ses poignets.
La graisse sentait fort, presque le ranci, mais elle était apaisante. Quand elle eut achevé, Kiin se pencha pour mettre du baume sur ses chevilles, provoquant un nouveau murmure chez les trois hommes. Le plus grand s'adressa à Qakan qui sourit bêtement et bondit sur ses pieds pour hisser Kiin debout.
— Va à l'ik, ordonna-t-il, ils acceptent de nous conduire à leur village.
Kiin noua le paquet de graisse et le tendit à l'homme qui secoua la tête en souriant. Il dit quelque chose à Qakan, qui traduisit :
— Garde-le.
Et quand la jeune femme tendit à nouveau le paquet à l'homme, Qakan le poussa vers elle, un relent de dégoût dans la voix.
— Il dit que c'est pour toi. Tu dois le garder.
Kiin sourit à l'homme puis aux deux autres et
hocha la tête. Elle se dirigea vers l'ik attendant debout tandis que Qakan aidait à enterrer le feu et à démanteler l'abat-vent.
Ils sont bons, songea Kiin en observant la scène. Trop bons pour la malédiction que Qakan leur apportait. Elle se demanda ce que Qakan avait fourni comme explication au sujet de ses poignets. En tout cas, ils avaient paru satisfaits et n'étaient plus fâchés contre lui. Le plus jeune donna une tape dans le dos de Qakan et l'homme à la cicatrice parla beaucoup, provoquant le rire des autres.
Les trois hommes chargèrent leur bateau et le portèrent à l'eau. Qakan les aida à le pousser, puis Kiin et lui tirèrent leur ik dans les vagues.
— Ils croient que tu es une esclave capturée chez les Chasseurs de Baleines, ricana Qakan.
Kiin prit sa pagaie.
— C'est ce que tu leur as raconté ?
— Comment expliquer autrement tes poignets ?
— Mais ils m'ont donné un remède.
— Je t'ai dit que c'étaient des gens bienveillants.
Qakan se pencha en avant. Ses grosses joues
réduisaient ses yeux à deux fentes sombres.
— Crois-tu que je t'aurais vendue à de mauvaises gens? ajouta-t-il.
Kiin se retourna et s'installa à la proue de l'ik. A quoi bon répondre?
36
Au milieu de l'après-midi, les chasseurs Morses firent demi-tour pour offrir de la nourriture à Qakan et Kiin.
— Prends et régale-toi, dit Qakan à Kiin d'une voix joyeuse démentie par la dureté de son regard. Si tu étais avec les chasseurs Premiers Hommes, nous ne mangerions rien avant la nuit.
Kiin offrit en retour du poisson qui séchait au bord de l'ik.
— Tu les insultes avec ta piètre nourriture, lui lança Qakan avec méchanceté, tout en souriant.
Mais les hommes, hochant la tête et riant, prirent le poisson et le dégustèrent ; Kiin défia alors Qakan en les resservant.
Après s'être restaurés, les hommes prirent à nouveau la tête du convoi. Ils pagayèrent un temps en silence, puis Qakan remarqua :
— Il y a un père et deux fils. Ils ont fait un voyage de troc avant l'hiver.
Kiin n'indiqua pas qu'elle avait entendu.
— Le fils aîné, celui avec la cicatrice, cherche une épouse. Il a beaucoup de choses à troquer.
Voyant que Kiin ne répondait pas, Qakan aboya :
— Ce serait un bon mari pour toi, et il me rendrait riche de fourrures et d'ivoire.
Alors, Kiin sentit de l'eau glacée lui glisser dans le cou. Elle leva les yeux et vit la pagaie de Qakan au-dessus de sa tête.
— Tu-tu crois qu'il se-serait heureux si-si tu me frappais ?
Qakan replongea sa pagaie dans l'eau et donna à l'ik une poussée vigoureuse qui le rapprocha de l'autre embarcation.
— J'essaie de t'aider.
— Si-si tu vou-voulais m'aider, tu m'aurais laissée tranquille pour que je-je puisse être la femme d'Amgigh.
— Amgigh ! lança Qakan.
Puis il cracha dans l'eau.
La colère se noua dans la poitrine de Kiin et, pour la première fois depuis sa rencontre avec les Hommes Morses, Kiin sentit son esprit bouger en elle. « Épouse d'Amgigh », disait-il en écho. La douleur serra si fort la poitrine de Kiin qu'elle en eut le souffle coupé. Non, se dit-elle, je ne peux pas être la femme d'Amgigh. Plus maintenant. Et elle s'assit, cessant de ramer jusqu'à ce que la douleur s'apaise.
Mais, portant son regard sur les trois Hommes Morses, elle songea : Et si l'homme à la cicatrice me demande? Lui aussi est un homme bon. Est-il juste que je lui apporte malédiction ? Non, je m'échapperai. D'une façon ou d'une autre. L'enfant et moi vivrons seuls et ne porterons malheur à personne.
Ils pagayèrent jusqu'à la tombée de la nuit, puis hissèrent les iks à terre et dressèrent deux abat-vent, un à l'usage des Hommes Morses et l'autre pour Kiin et Qakan. Kiin prépara de la nourriture en se servant des provisions de tous, puis elle gagna un des abris, se blottit sous les fourrures de Qakan et écouta les rythmes étranges de la langue Morse cependant que Qakan et les trois hommes parlaient jusque tard dans la nuit.
Kiin s'endormit avant l'arrivée de Qakan. Quand elle s'éveilla le lendemain matin, elle vit que son frère avait les yeux ouverts et la bouche serrée et plissée. Elle connaissait cette expression : il avait peur. Il avait cet air-là chaque fois que leur père l'emmenait à la chasse. Chacun se garda de croiser le regard de l'autre.
Ils mangèrent, lancèrent leurs embarcations, Qakan et Kiin suivant toujours les Hommes Morses. Un vent du nord glacé se levait et Kiin comprit l'intérêt des parkas à capuche. Elle fourra ses cheveux dans le col de son suk, mais le vent s'infiltrait dans ses cheveux et ses oreilles ; bientôt, elle eut mal à la tête et à la nuque à cause du froid.
Un brouillard flottait au-dessus de l'eau et le vent soufflait en direction des plages. Kiin distinguait des collines. À un endroit, ils passèrent devant un grand monticule de glace bleue. Au cours de la matinée, les Hommes Morses maintinrent leur ik près du rivage comme le faisait Qakan, quand, soudain, ils virèrent et pagayèrent au nord, dans le vent. Kiin constata avec surprise que son frère en faisait autant ; elle vit aussi la frayeur dans ses yeux.
— C'est plus court, lui dit-il. La nuit dernière, ils m'ont expliqué qu'en prenant ce chemin il ne faudrait que ce jour, cette nuit et peut-être un autre jour pour atteindre leur village.
Kiin sentit la colère soulever sa poitrine. Qakan aurait dû lui en parler. Les coutures de l'ik étaient peu solides. Elle aurait au moins pu passer la nuit à renforcer les endroits faibles avec du fil de nerf et des pièces de peau de phoque.
— Tu aurais dû me prévenir, explosa-t-elle, si furieuse que sa voix était forte et assurée. Notre ik est fragile. Si les vagues montent...
— Tais-toi!
Kiin se retourna et le regarda, hors d'elle. Rangeant sa pagaie au centre de l'ik, elle ordonna :
— Toi, tu rames. Moi, je vais au moins bourrer les coutures de graisse.
Qakan ouvrit la bouche mais ne pipa mot. Il détourna les yeux et pagaya, son regard allant de droite et de gauche sans jamais se poser sur Kiin.
Elle le fixa un moment puis ajouta :
— Si tu vois une fuite, dis-le-moi. J ecoperai.
Il n'y avait pas de montagnes, rien que la mer. Kiin se rappela sa tristesse quand Tugix avait disparu à sa vue. Mais il y avait eu une autre montagne, puis encore une. Kiin avait demandé à l'esprit de chaque montagne de porter ses prières pour sa protection à Tugix, à son peuple, à Amgigh et à Samig.
Il n'y avait plus de montagnes pour porter ses prières ; Kiin murmurait donc à la mer, envoyant ses demandes sur les vagues. Elle espérait que les esprits de la mer ne regardaient pas de trop près son malheureux ik. La couverture en lambeaux, les coutures béantes seraient une insulte aux animaux marins, à ceux qui s'étaient offerts pour la confection de l'ik. Ainsi, alors même qu'elle travaillait, scellant les coutures de graisse de poisson, elle s'attendait à ce qu'un animal marin vienne sous l'ik et morde les trous afin de les noyer, elle et son frère.
Pourtant, rien ne se produisit et, une fois que Kiin eut réparé toutes les coutures qu'elle pouvait atteindre, elle recommença à pagayer. Un bref moment, le brouillard se leva, mais bientôt le soleil se coucha et l'obscurité s'installa. Kiin entendait la respiration de Qakan, qui dominait même le bruit des rames et de la mer; il gémissait parfois, comme si sa peur parlait une langue en propre.
Quand Kiin ne distingua plus rien, quand elle ne sut plus où diriger l'ik, un des Hommes Morses entonna un chant. Quelque chose à l'adresse des esprits marins, dit Qakan à Kiin. Dès lors, Kiin suivit le son de sa voix, l'obscurité et le froid se pressant sur ses yeux comme une fourrure humide.
Ils accostèrent à l'aube, mangèrent, se reposèrent pour reprendre la route sans avoir dormi. Kiin avait l'impression que ses bras bougeaient uniquement parce qu'ils avaient pagayé si longtemps qu'ils ne savaient rien faire d'autre. Les muscles de ses bras et de son dos la brûlaient, des crampes nouaient ses cuisses. Elle ne parlait pas, mais Qakan geignait incessamment ; sa voix finit par ressembler au chant haut perché du vent. Kiin choisit de ne pas entendre.
Ils longeaient de nouveau la terre; ne craignant plus les animaux marins, Kiin put concentrer son attention sur les rochers. La terre était plate, même si on distinguait des montagnes au loin. Kiin les aperçut quand le brouillard se dissipa — des nuages chapeautés de blanc au bord de l'horizon.
Ils pagayèrent toute la journée jusqu'à ce que le soleil ne soit plus qu'une ombre rouge dans le ciel assombri. Kiin guetta les Hommes Morses pour voir s'ils s'arrêteraient de dormir. Comment réussirait-elle à pagayer une autre nuit? Comment pourrait-elle actionner ses bras ?
À ce moment, l'homme à la cicatrice appela Qakan et désigna un rocher qui jaillissait du rivage. Qakan amena l'ik le long de celui des Hommes Morses et leur parla. Puis les Hommes Morses reprirent la tête, leur grand ik lourd glissant sur l'eau avec une agilité qui surprit Kiin.
— Ils le conduisent comme un ikyak, remarqua-t-elle.
— Ils sont trop bêtes pour fabriquer des ikyan, répliqua ce dernier.
— Chaque t-tribu est différente.
Qakan haussa les épaules.
— Ils disent qu'il faut se méfier des rochers.
Malgré la quasi-obscurité, Kiin distinguait de gros
rochers sous les vagues, qui affleuraient parfois à la surface de l'eau. Des triangles déchiquetés de glace flottante, minces et facilement brisés par la pagaie, marquaient la venue de l'hiver. Les mers proches de l'île des Premiers Hommes ne gelaient pas, mais Qakan avait expliqué à Kiin qu'en cette saison la mer des Chasseurs de Morses se transformait en glace.
— Ils disent que leur village est à la prochaine crique, s'écria Qakan.
Quelque chose en Kiin se serra. Elle se mit à claquer des dents, mais elle garda les yeux posés sur l'eau, écartant l'ik des obstacles à l'aide de sa pagaie.
Quand ils contournèrent la pointe, les rochers devinrent plus petits et plus plats. Levant les yeux, Kiin comprit qu'ils arrivaient à destination. Un frisson d'inquiétude lui donna des picotements dans les doigts. L'eau de la crique était gelée, mais la glace était mince, un chemin d'eau la traversait, qui menait à la plage.
Alors, Kiin se rappela quelque chose qu'elle avait entendu voici bien longtemps, quelque chose que son père lui avait dit après un voyage de troc. Certaines tribus appelaient les Chasseurs de Morses les Chasseurs de Glace parce qu'en hiver ils chassaient à travers la glace. Kiin se tourna vers la plage, se demandant si ce peuple vivait dans des ulas; mais, dans l'obscurité croissante, elle ne distinguait que les braises rouges d'un feu sur la plage.
— Les hommes se réunissent sur la plage, dit Qakan en désignant la flambée. C'est là que je négocierai. Presque tous auront le visage peint ; chez eux, c'est un signe de virilité. Ne pose aucune question au sujet des peintures et leur signification. C'est quelque chose de sacré entre eux et l'animal qu'ils chassent.
— Où sont les femmes? demanda Kiin.
— Elles se rassemblent chaque soir dans la maison longue.
— Qu'est-ce que c'est, une maison longue?
— Tu es sotte, Kiin, et tu poses trop de questions. Reste tranquille. Les Hommes Morses aiment les femmes tranquilles.
Les paroles de Qakan emplirent Kiin de colère, mais elle se tut. Il l'agaçait volontairement, comme toujours. Qakan ne semblait heureux que lorsqu'il rendait les autres malheureux.
Ils conduisirent l'ik vers la plage et Kiin avisa de nombreux hommes debout près du feu. Les trois chasseurs Morses tirèrent leur barque à terre et Kiin perçut l'excitation de leurs voix tandis qu'ils désignaient l'ik. Une voix s'éleva au-dessus des autres, celle du père. Qakan s'esclaffa :
— Il dit qu'un riche marchand est arrivé, déclara Qakan en riant de plus belle. Que ce marchand a une belle femme à vendre.
Une clameur monta. Kiin eut l'estomac noué.
— Tu me rapporteras un bon prix, commenta Qakan. On les dirait en manque d'épouses.
L'ik était près du rivage, mais Kiin se sentait incapable de regarder les hommes qui attendaient. Au lieu de quoi, elle sauta du bateau et le guida en direction du rivage tandis que Qakan pagayait. Trois ou quatre Hommes Morses ôtèrent leurs jambières de fourrure et entrèrent dans l'eau et la glace. Deux s'emparèrent de la proue; le troisième souleva Kiin pour la porter sur la plage.
Ses bras étaient durs et épais autour du ventre de Kiin ; le cœur de la jeune femme s'emballa à lui couper le souffle. C'était un homme immense, beaucoup plus grand que les autres. Son visage n'était pas peint mais il portait un labret à travers chaque joue. Il la hissa sur son épaule gauche. Kiin s'agrippait au capuchon de son parka et regarda les hommes autour d'elle. Dans l'obscurité, elle ne voyait qu'une chose : tous souriaient d'un grand sourire qui dévoilait leurs dents blanches.
L'homme qui la portait cria quelque chose aux autres, puis se mit à danser. Kiin bondissait à chaque pas, regrettant de ne plus être un enfant capable de hurler et de pleurer pour qu'on la repose.
Les Hommes Morses les entouraient maintenant et dansaient aussi. Certains avaient enlevé leur parka et l'un d'eux, qui avait aidé à tirer l'ik, dansait sans parka ni jambières, protégé d'un simple tablier.
L'homme qui portait Kiin chantait et elle s'accrocha plus fort à son parka, se penchant pour entourer son cou de ses bras. Alors il cria quelque chose à son oreille, s'adressant à elle ou aux autres, Kiin n'aurait su dire ; en tout cas, le bruit et les rebonds commençaient à lui donner la nausée. Elle chercha Qakan parmi les hommes et l'aperçut enfin appuyé contre son ik, tout sourire.
— Qakan, appela-t-elle, Qakan, j'ai-j'ai mal au cœur. Dis-leur de me reposer.
— Ris, lui cria-t-il. Ris ou ils ne voudront pas de toi. Les Hommes Morses aiment les femmes qui rient.
Kiin serra les dents pour s'empêcher de vomir. Un cri lent et plaintif monta de l'estomac de Kiin jusqu'à sa gorge. Soudain, l'homme s'arrêta, la souleva de son épaule et la posa à terre.
Les hommes interrompirent leur danse mais des ombres orangées émanant du feu s'enroulèrent autour d'eux, si bien qu'ils donnaient l'impression de poursuivre leur évolution. L'homme appela Qakan par-dessus son épaule.
Qakan se dirigea vers le centre du cercle.
— Femme stupide, dit-il à Kiin sans cesser de sourire aux hommes tandis qu'il tapotait l'épaule de Kiin et caressait son suk.
Pendant qu'il parlait, Kiin scrutait les visages des chasseurs Morses. Ils étaient beaux et grands. Presque tous avaient les cheveux longs. L'un d'eux les portait par-dessus sa capuche jusqu'au milieu de son dos. Certains avaient le visage peint, mais la plupart, non. L'un arborait des traits noirs sur le menton comme les tatouages des Chasseurs de Baleines et, soudain, une image du visage de Samig, marqué de tatouages, surgit aux yeux de Kiin et, avec cette image, un sentiment d'impuissance, la certitude que le séjour de Samig chez les Chasseurs de Baleines le changerait terriblement. Et 1 eloigne-ment, l'isolement.
Qakan parlait toujours. Les hommes étaient penchés en avant, soufflant parfois un mot, Qakan se corrigeant avec un petit rire teinté d'agacement. Finalement, il vint derrière Kiin, lui tapota l'épaule et, d'un geste brusque, souleva son suk.
Kiin réprima un cri et essaya de se libérer, mais ses bras étaient coincés dans ses manches et sa tête enfouie dans le suk. Il lui arracha son vêtement. Kiin était là, debout et tremblante, vêtue de son seul tablier. Elle serra ses bras autour de ses seins nus tandis que Qakan jetait le suk à l'homme le plus proche. Il lui dit quelque chose et l'homme entreprit d'étudier les coutures de l'habit.
— Je lui ai dit que c'est toi qui l'avais fait, expliqua Qakan en souriant du coin de la bouche.
— Mais c'est Cha-Chagak..., protesta Kiin avant de s'interrompre, ayant honte de son frère. Tu-tu es plein de mensonges, Qakan, s'indigna-t-elle en luttant pour contrôler le tremblement de sa voix.
Elle savait que les yeux des hommes étaient sur elle, jaugeant son corps, mais elle s'y était attendue. Quel homme prendrait une femme pour épouse s'il ne l'avait vue qu'enveloppée dans un suk ? Peut-être que dessous elle était marquée par quelque esprit prouvant qu'elle était maudite. Kiin savait que les hommes verraient sa malédiction comme une bénédiction. Or, comme elle ne connaissait pas leur langue, elle serait incapable d'expliquer.
L'homme aux labrets pointa soudain Kiin du doigt et parla. Il tendit le suk de Kiin et le lança à Qakan.
— Il pense que tu as froid et que tu dois remettre ton suk, dit Qakan.
Qakan se posta de nouveau derrière Kiin et, cette fois, lui saisit les bras et les tint écartés. Il fit une remarque qui provoqua le rire de certains. Kiin essaya de lui faire lâcher prise mais il lui coinça les bras dans le dos et les maintint d'une main tandis que, de l'autre, il lui serrait les seins.
Ils étaient douloureux à cause de sa grossesse et elle frémit à ce contact.
— Laisse-moi, siffla-t-elle.
Mais Qakan s'esclaffa :
— Je leur ai dit que tu ferais une bonne mère.
Puis il lui tapota le ventre et dit quelque chose ; les
hommes retinrent leur souffle ; certains s'avancèrent et se penchèrent pour voir le ventre de Kiin.
Les hommes sourirent, parlèrent d'une voix plus forte, plus haute. Kiin donna soudain un coup de coude dans le ventre de Qakan. Il lâcha prise, Kiin pivota sur elle-même et lui reprit son suk.
— Tu-tu leur as dit que j'attendais ton-ton enfant ? Tu-tu leur as dit que tu es à la fois son père et son oncle?
Les Hommes Morses riaient. Mais Kiin vit la colère dans les yeux de Qakan.
— Pour-pourquoi es-tu fâché? s'enquit-elle. Tu tireras encore plus de moi, maintenant. J'ai montré ma force.
Elle s'assit sur ses talons et passa son suk au-dessus de sa tête.
— Imbécile! lança-t-il.
Et il plongea en avant, saisissant Kiin par les cheveux. Mais, soudain, un des hommes qui les avaient conduits au village fut à côté de Qakan et l'attrapait par les cheveux. C'était le père. Il s'exprima d'un ton bas et sévère. Qakan laissa Kiin tranquille. Il posa une question à Qakan qui, tout en se frottant la tête, ordonna à sa sœur :
— Va avec lui. Il va t'emmener chez les femmes.
L'homme montra le chemin et Kiin suivit.
Le schiste de la plage laissa place au gravier, le gravier à l'herbe. Un chemin contournait la colline jusqu'à une vallée et, même dans l'obscurité, Kiin vit dix, douze monticules, comme de longs ulas, à ceci près que les toits n'étaient pas en gazon mais en peaux grattées formant un sommet pointu. Des lumières brillaient à l'intérieur, si bien que chaque monticule ressemblait à un petit feu brûlant dans la vallée. Ils étaient disposés autour d'un ulaq très long, faiblement éclairé, et Kiin se demanda si ce n'était pas la demeure du chaman ou d'un chef puissant de ce peuple.
L'homme désigna du doigt un ulaq tout proche et dit quelques mots, puis il la saisit par la main et l'entraîna. Une peur soudaine l'envahit; si seulement elle comprenait !
Et s'il l'emmenait pour être sa femme ? Comment pourrait-elle se donner à un homme alors que Qakan l'avait maudite et que sa malédiction s'étendait à tout homme qui la prendrait ?
Tandis qu'ils approchaient, Kiin repéra, sur un des côtés, une ouverture triangulaire masquée par un rideau d'herbe tressée. L'homme ouvrit le rabat et fut accueilli par une voix de femme. Puis, une seconde voix.
Il tira Kiin à l'intérieur. Deux vieillardes étaient assises en tailleur, face à face, une natte d'herbe drapée sur leurs genoux. Chacune cousait un motif à une extrémité de la couverture. Leurs aiguilles étaient munies de longs fils de nerf coloré. Les deux femmes avaient les cheveux blancs des personnes très âgées ; des lignes leur partaient du coin de l'œil et de la bouche. Elles portaient le même type de parka à capuche que les hommes, sauf que ceux-ci étaient ornés de bandes de fourrure aux poignets et que le devant était coloré de perles de coquillages brillants assemblées en un motif triangulaire.
L'homme parla. Une des femmes se mit à rire de si bon cœur que sa bouche dévoila des gencives complètement édentées. Elle tint son aiguille en l'air et l'autre femme se pencha en avant et mordit le fil de nerf. Elles roulèrent la couverture et l'homme les aida à se relever. Puis elles s'activèrent dans la grande pièce, sortant des cuirs de fourrure et des conteneurs remplis de racines et de viandes séchées, sans quitter Kiin des yeux et se chuchotant des mots à l'oreille. L'homme secoua la tête en riant, dit quelque chose à Kiin, sur quoi les deux vieilles femmes levèrent les yeux et se joignirent au rire.
L'homme posa la main sur celle de Kiin.
— Tu es en sécurité, ici, déclara-t-il dans la langue des Premiers Hommes.
Bouche bée, Kiin le regarda quitter l'ulaq.
Peu avant, Kiin avait craint qu'il ne l'emmène pour en faire son épouse, et voilà que, sans lui, elle se sentait bien seule. Elle était là, debout, le regard fixé sur le rabat de la porte, souhaitant son retour. Pourtant, elle finit par se tourner pour affronter les vieilles femmes.
Elles étendaient un tapis de sol.
— Assieds-toi, petite, dit celle qui avait des dents.
Elle aussi s'exprimait dans la langue des Premiers
Hommes.
Les femmes gloussèrent comme des petites filles, puis 1 edentée expliqua :
— Il y a longtemps, ma sœur et moi sommes nées chez les Premiers Hommes. Nous aussi, sommes venues autrefois comme épouses et nous aussi portions notre premier-né à notre arrivée.
Kiin écarquilla les yeux et posa ses mains sur son ventre.
— Ne sois pas surprise, reprit l'édentée. Ma sœur a un don de visions. Nous savions que tu viendrais, même si nous n'avons rien dit à personne.
Elle tendit à Kiin un bol de bois rempli de viande séchée et de petites tranches de racines blanches.
— Il est important que tu manges, ajouta-t-elle.
Kiin prit le bol qu'elle tint devant elle. Comment
le pouvait-elle si elles-mêmes ne mangeaient pas? Elles la trouveraient grossière. Mais une des femmes se pencha et, prenant un peu du mélange dans sa main, le pressa dans la bouche de Kiin. La nourriture était bonne, et Kiin avait faim, aussi commença-t-elle à manger sans regarder les femmes. La viande était riche, comme de la viande de baleine, mais elle avait en même temps un goût de phoque. Et la racine blanche était piquante et âcre, tranchant avec le suif de la viande.
Les femmes s'approchèrent de Kiin tandis qu'elle se restaurait. Elle se demandait avec gêne si elle était censée partager la nourriture ; elle leur tendit le bol, mais elles refusèrent d'un signe de tête. Kiin remarqua qu'elles ne détachaient pas les yeux de son visage et, soudain, elle se rappela les histoires qu'elle entendait autrefois sur les femmes esprit dont la nourriture apportait la malédiction et même la mort.
Mais non, se dit Kiin. Ces femmes étaient trop pleines de rire. Elles ressemblaient plus à des petites filles qu'à des vieillardes.
Elle avala un autre morceau de viande. Oui, elle était bonne et riche, et la racine... Kiin n'était pas certaine d'en avoir déjà mangé, mais cela s'apparentait aux bulbes de pourpier. Encore une bouchée; elle était fatiguée. Peut-être, après avoir mangé, leur avouerait-elle combien elle avait besoin de dormir. Elles comprendraient quand elle leur expliquerait qu'elle n'avait pas dormi depuis deux jours.
Kiin plongea les doigts dans la viande. La viande au fond du bol était-elle différente? Épaisse et gluante? Non, se dit Kiin. Tu es fatiguée. Tout semble bizarre quand on est fatigué. Encore une bouchée. Mais celle-ci... Cette bouchée était presque trop épaisse pour l'avaler.
Les deux vieilles s'assirent et se remirent à travailler à leur couverture. Elles parlaient — dans la langue Morse? Kiin n'en était pas sûre. Leurs mots s'étiraient, lents et longs, comme si chaque syllabe était un fil suspendu d'un mur à l'autre.
L'obscurité lui tirait le coin des yeux et Kiin avait l'impression de se retrouver dans l'ik qui tanguait au gré de la houle. Elle secoua la tête. J'ai passé trop de jours dans le bateau, songea-t-elle. Les vagues me font encore bouger.
— Je-je suis fatiguée, dit-elle aux femmes.
Elle luttait pour ne pas fermer les yeux. Mais les femmes la regardaient comme si elles ne parvenaient pas à la comprendre.
Kiin chercha en elle la voix de son esprit. Elle lui dirait que faire. Mais son esprit ne lui répondait plus et elle eut l'impression d'être redevenue une enfant, sans nom, sans âme.
Elle eut soudain très peur et tenta de se lever, mais en vain. Elle ouvrit la bouche pour parler, mais il n'en sortit qu'un cri ténu, comme une plainte, comme si ce n'était pas elle mais son enfant pas encore né qui contrôlait sa voix. Kiin tourna les yeux vers les femmes, ce qui nécessita toutes ses forces.
Elles lui sourirent comme si tout allait bien, puis se sourirent mutuellement. Alors, Kiin ferma les yeux, ferma les yeux pour voir le noir. Et, faiblement, doucement, filtrant à travers les grains de son sommeil, elle entendit celle qui avait des dents : — Nous savons, pour ta malédiction.
37
— C'est impossible.
— Tu veux nous maudire tous ?
— Nous serons maudits de toute façon. Mieux vaut posséder le pouvoir de celui qui est bon pour nous aider. D'ailleurs, nous pouvons tuer l'enfant mauvais à sa naissance.
— Mais comment saurons-nous lequel est mauvais? Peut-on le dire avant qu'un enfant ait dix, douze étés?
Kiin lutta contre les nuages qui dérivaient en son esprit. Où était-elle ? Qui parlait ? Ni Nez Crochu ni Petit Canard.
— C'est toi qui as des visions, pas moi, répliqua une des femmes. Je ferai ce que tu dis.
— Alors laisse-la dormir. Le matin est presque là et les hommes vont vouloir la négocier aujourd'hui.
Kiin se souvint brusquement des visages des femmes : elles étaient jaunes comme de la racine de parelle, ridées, l'une avec des dents, l'autre sans. Que lui avaient-elles donné pour la faire dormir si profondément, sans rêves, comme si elle était morte?
Complètement paniquée, elle se rappela que son esprit avait paru la quitter, qu'elle avait été seule.
Affolée, elle ouvrit les yeux pour voir les deux femmes penchées sur elle. A cet instant précis, elle entendit une voix calme, venue de l'intérieur, et pourtant de l'extérieur aussi, car l'esprit de Kiin et les deux femmes parlèrent en même temps pour dire :
— N'aie pas peur.
L'engourdissement s'empara de Kiin qui ferma de nouveau les yeux. Elle se rendormit.
Elle s'éveilla à l'odeur de poisson cuit.
— Mange, petite.
Kiin ouvrit les yeux. La vieille femme édentée lui tendait un bol de coquillage rempli de poisson émietté.
Kiin s'assit et prit le bol. Elle regarda la femme.
La femme sourit.
— Il n'y a que du poisson, rien d'autre. Mange, puis nous parlerons.
— Toi et ta s-s-sœur vous devriez manger aussi, dit Kiin.
La vieille femme regarda par-dessus son épaule : sa sœur remplissait deux autres bols. Elles s'installèrent en face de Kiin et, quand elles eurent commencé, Kiin les imita.
Une fois les bols vides, l'édentée demanda :
— En veux-tu davantage?
— Non, merci. J'ai eu suffisamment, répondit Kiin qui se sentait plus forte et les idées plus claires.
L'autre femme rassembla les bols et les essuya de la main avant de se rasseoir.
Comme les deux vieilles ne soufflaient mot, Kiin leva les yeux sur elles et s'aperçut qu'elles la dévisageaient. Elle faillit détourner le regard mais comprit qu'elles entendaient tester son pouvoir. N'avait-elle pas vu les hommes de son village en faire autant? Kayugh était toujours le vainqueur, capable de contrôler à la perfection ses propres yeux, de les gar-der fixes aussi longtemps qu'il voulait sans ciller, sans détourner le regard.
Au souvenir de Kayugh, Kiin garda les yeux fixés entre les deux femmes; ainsi elle les voyait l'une et l'autre et n'était dominée par aucune. Elle lutta contre chaque battement de cil jusqu'à ce que ses yeux la brûlent, puis elle détourna ses pensées d'elle-même vers des choses qui apportaient de la joie à sa vie : la douceur d'une peau bien tannée, une couture aux points minuscules, l'appel matinal du macareux, le geste gracieux de la loutre qui nage. Ces choses éloignèrent son esprit de la douleur de ses yeux, même lorsque les larmes se formèrent et roulèrent sur ses joues.
— Elle est forte, remarqua l'édentée.
— Évidemment, enchaîna l'autre.
Et les deux sœurs clignèrent les paupières, donnant à Kiin une victoire nette.
Alors, quand elles parlèrent, Kiin n'eut pas peur.
— Tu dois connaître nos noms d'esprit, commença celle qui avait des dents. Bien que presque tout le monde, y compris dans ce village, les ignore.
— Un nom d'esprit est une chose sacrée, expliqua l'autre sœur. Quelque chose qui est lié à l'âme.
— Alors pourquoi me-me dire? s'étonna Kiin. Vous ne me co-connaissez pas.
— Nous sommes unies par le lien de notre peuple, les Premiers Hommes, répondit celle qui avait des dents. Et par mes rêves.
Kiin s'humecta les lèvres. Ne lui avaient-elles pas parlé de sa malédiction? Pourquoi alors prendre le risque de partager les noms ?
— Ne me dites p-pas.
Mais, comme si elle n'avait rien entendu, la femme qui avait des dents dit :
— Mon vrai nom est Femme du Soleil, mais tu m'appelleras tante, comme le font tous les gens de ce village.
L edentée enchaîna :
— Je suis Femme du Ciel, mais dans ce village, on m'appelle grand-mère.
Kiin était incapable de leur répondre. Elles avaient offert quelque chose de trop sacré. Puis elle réfléchit : Peut-être ne m'ont-elles pas donné leur vrai nom. Elles connaissaient sa malédiction. Ou peut-être étaient-elles si puissantes qu'elles ne la craignaient pas. Peut-être voulaient-elles seulement connaître son nom. Mais dans quel but? Son nom n'était pas sacré comme le nom d'une vieille femme. Elle ne le possédait pas depuis assez longtemps pour lui conférer beaucoup de pouvoir, et elle n'avait pas de nom d'esprit.
— Je-je m'appelle Kiin.
Les vieilles femmes hochèrent la tête.
— Et tu n'as pas d'autre nom? Pas de vrai nom d'esprit ?
— Ce n'est pas la coutume dans notre village.
Les femmes échangèrent un regard, puis la
femme qui avait des dents remarqua :
— Il t'en faut un. Il est dangereux d'affronter notre peuple sans nom d'esprit.
— Tu devras le garder secret, intervint Femme du Ciel. Ne le dis à personne, pas même à l'homme qui te prend pour épouse.
Les femmes se tournèrent l'une vers l'autre et, si elles gesticulaient de leurs mains, Kiin n'entendait aucun mot. Finalement, Femme du Ciel annonça :
— C'est ma sœur qui te nomme car c'est elle qui détient le plus grand pouvoir.
Kiin sentit un étrange trémolo en elle, non pas de son esprit, mais de quelque chose en son sein, comme si son bébé avait peur. Et, pour un moment, Kiin oublia qu'il y avait un risque que l'enfant qu'elle portait soit de Qakan. Pour un moment, elle fut simplement une mère, effrayée par la frayeur de son enfant. Elle posa ses mains sur son ventre.
— Pourquoi est-ce que mon bébé a peur?
Femme du Ciel ouvrit la bouche comme pour parler, puis elle la referma. Une fois encore, les deux sœurs entreprirent leur étrange et silencieux mouvement des mains, un langage sans paroles. Kiin en éprouva un malaise accru.
Enfin, toutes deux revinrent à Kiin. Celle qui avait des dents prit la parole :
— Petite, commença-t-elle en saisissant les mains de Kiin pour les tapoter comme si Kiin était une enfant, il y a quelque chose que tu dois savoir à propos de l'enfant que tu portes.
Elle marqua une pause et passa la main dans le haut de son suk pour en sortir une amulette pendant à une vieille lanière de cuir foncé. Elle serra l'amulette en un rythme lent, le rythme du pouls, du cœur qui bat.
— L'esprit de celui que tu portes, poursuivit-elle, est fort, trop fort pour un seul corps.
Elle retint le regard de Kiin dans le sien, et Kiin comprit à quel point cette femme était puissante. Une fois de plus, l'enfant bougea en son sein comme s'il avait peur.
— Un homme, peut-être, pourrait le contenir. Mais un enfant... Un enfant mourrait, ajouta-t-elle en secouant la tête. Alors, l'enfant que tu portes a choisi le chemin de la vie. Il est devenu deux. Une moitié pour prendre le bien de l'esprit, l'autre moitié pour prendre le mal.
Femme du Soleil s'interrompit et Femme du Ciel se pencha légèrement.
— Quand tu es arrivée, ma sœur avait été avertie en songe de ta malédiction. Aussi, afin de protéger notre peuple, avons-nous décidé de tuer ton bébé. C'est pourquoi nous t'avons donné la racine blanche. Elle ne t'aurait fait aucun mal, seulement à l'enfant.
— Mais l'enfant était trop fort, intervint Femme du Soleil. Et alors son esprit a parlé au mien et lui a parlé des bénédictions aussi bien que des malédic-tions, évoquant les deux enfants, un bon, un mauvais.
— Deux enfants..., coupa Kiin.
Et, soudain, elle crut sentir deux bébés qui bougeaient, un contre ses côtes, l'autre dur et ferme niché au creux de son pelvis. Et elle se demanda si le bon était celui d'Amgigh et l'autre, le mauvais, celui de Qakan.
— A-alors tu ne peux pas tuer le mauvais sans-sans tuer le bon ?
— C'est ça.
— Mais après la nai-naissance, tu tueras le mauvais.
— Oui.
— Mais qui peut di-dire si un nouveau-né est b-bon ou mauvais?
— Peut-être leurs esprits parleront-ils à ton esprit, répondit Femme du Ciel.
Kiin secoua la tête.
— Le mauvais mentira.
— Le secret te sera révélé, affirma Femme du Soleil. D'une façon ou d'une autre, tu sauras. Alors, tu devras détenir le pouvoir de faire ce qui doit être fait.
— Nous te donnons donc un autre nom qui possède le pouvoir, conclut 1 edentée.
Elle se leva avec lenteur et trottina jusqu'à une niche dans le mur d'où elle tira une petite outre en vessie.
— Si le nom que nous t'avons choisi est un bon nom, un nom de force, le liquide contenu dans cette outre sera doux à tes lèvres, comme le bienfait de l'huile de phoque toute fraîche. S'il a un goût amer, nous devrons choisir un autre nom.
Elle apporta l'outre à Kiin et s'assit. Kiin tint l'outre dans ses mains cependant que les deux femmes fermaient les yeux et entamaient un chant. Kiin sentit sa poitrine se serrer, un effroi qui était plus que le mouvement de ses enfants, tandis que la vérité des paroles des vieilles femmes plongeait en son âme. Elle posa l'outre sur ses genoux et mit ses deux mains sur son ventre. Deux enfants. Un bon, un mauvais. Un à haïr, un à aimer.
Soudain, les deux femmes commencèrent à gémir, leur chant devint proche de la plainte et des pleurs. Enfin, celle qui avait des dents dit :
— Tu es Tugidaq-Lune.
La sœur répéta les mots et ajouta :
— Bois.
Kiin porta l'outre à ses lèvres et but. Le liquide était riche et doux.
38
Femme du Soleil et Kiin étaient assises dans l'ulaq. L'aînée avait entrepris un nouveau tissage et la plus jeune avait proposé de l'aider. Femme du Ciel avait quitté l'ulaq dès le matin et c'était maintenant midi.
— Elle ne dira rien aux hommes à propos de tes bébés, fit Femme du Soleil.
Cette pensée n'avait pas effleuré l'esprit de Kiin, mais elle hocha la tête, s'étonnant de la confiance qu'elle éprouvait à l'égard des deux femmes.
— Trop d'hommes tueraient les deux bébés à la naissance, emportant le bon avec le mauvais.
— Tu dois faire ce qui est le mieux pour ton village, répondit Kiin.
Ses doigts triaient et roulaient des herbes pour le tissage de la natte. Kiin s'aperçut alors que les mots lui étaient venus aisément, sans le moindre bégaiement. C'est bon signe, songea-t-elle. C'est bon signe.
— Oui, dit Femme du Soleil. Ma sœur et moi avons décidé que seuls deux hommes de ce village
sont assez forts pour être ton mari. Elle est allée s'assurer qu'au moins l'un d'eux va faire une offre pour toi.
Les mains de Kiin se crispèrent sur la boule d'herbe. Qakan avait peu de pouvoir. Son esprit était faible. Serait-il autorisé à la revendiquer pour la négocier? Les vieilles femmes avaient de la nourriture et un ulaq chaud. Kiin serait à l'abri avec elles. Elle s eclaircit la gorge et demanda :
— Ne pourrais-je rester et ne pas prendre de mari?
Femme du Soleil posa les mains sur ses cuisses et leva les yeux sur Kiin.
— Toute femme désire un mari. Et les deux que nous voulons pour toi sont les deux hommes les plus puissants de la tribu. Chasseur de Glace est celui qui t'a conduite ici la nuit dernière. C'est le chef des chasseurs, sa femme est morte voici deux étés et, dans son chagrin, il n'en a pas pris d'autre. Le second est le Corbeau. Il espère devenir chaman de notre tribu. Il possède deux femmes, mais cet homme veut toujours davantage.
Elle sélectionna plusieurs brins d'herbes et ajouta :
— Moi, je choisirais Chasseur de Glace. Il parle même la langue des Premiers Hommes. Mais peut-être ne fera-t-il aucune offre.
Kiin sourit au souvenir de Qakan utilisant maladroitement la langue Morse alors que Chasseur de Glace comprenait leur dialecte.
— Chasseur de Glace semble être un homme bon, reconnut Kiin. Mais je ne veux pas de mari. Si je restais avec vous, je pourrais vous aider en bien des façons. Je pourrais pêcher des oursins et dénicher des œufs. Je vous aiderais à tisser.
— Nous tissons des nattes mortuaires, remarqua la vieille femme. Avec les bébés que tu portes, il est préférable que tu ne nous aides pas trop.
Kiin lâcha son ouvrage mais Femme du Soleil la rassura en souriant :
— Ceci n'est qu'un rideau d'ulaq. Pour nous.
Kiin s'éclaircit la gorge.
— J'apporterais à manger. Je sais pêcher, je sais trouver des clams.
— On nous donne de la nourriture pour nos nattes, repartit la femme. Et Chasseur de Glace nous apporte beaucoup de viande. C'est le fils de ma sœur, expliqua-t-elle dans un sourire.
Ces mots n'étonnèrent pas Kiin. Il y avait en Chasseur de Glace une force évoquant les soins attentifs de Femme du Ciel. Kiin comprit ainsi le compliment que lui faisait Femme du Ciel en demandant à Chasseur de Glace d'envisager de la prendre pour épouse.
— Pourquoi ne veux-tu pas de mari? s'enquit Femme du Soleil.
Kiin réfléchit longuement avant de répondre. Elle dit enfin, les yeux dans ceux de la vieille femme :
— J'ai un mari chez les Premiers Hommes.
— Tu as d'autres enfants?
— Non, répondit Kiin d'une voix tranquille.
— Chasseur de Glace nous a raconté que l'homme qui t'a amenée te possède comme esclave et t'a capturée à la tribu des Chasseurs de Baleines. Mais tu es des Premiers Hommes. C'est une des choses que j'ai apprises sur toi dans ma vision.
— Oui, j'appartiens aux Premiers Hommes.
— Alors, pourquoi l'homme qui t'a amenée a-t-il menti ?
— C'est sa nature de mentir.
Femme du Soleil fixa Kiin et se balança doucement. Puis elle ferma les paupières.
— Il se prétend le père de tes bébés. Mais il t'a fait du mal. Il t'a contrainte. Tu ne le voulais pas.
La vieille femme rouvrit les yeux.
— Ce n'est pas assez pour apporter la malédiction.
— C'est mon frère, murmura Kiin.
Pendant un long moment, Femme du Soleil ne souffla mot. Kiin sentit les bébés bouger en elle et elle posa ses mains sur son ventre.
— Pourquoi es-tu venue avec lui?
Kiin releva les manches de son suk et tendit ses poignets marqués de cicatrices :
— Il m'a obligée. Il a raconté à notre peuple que je m'étais noyée, puis il m'a conduite ici.
Femme du Soleil ferma de nouveau les yeux.
— Ton autre mari est-il un chaman ou un grand chasseur?
— Non, répondit Kiin en baissant la tête. Ce n'est qu'un enfant. Il a pris son premier lion de mer cet été seulement.
— Alors, tu dois savoir que tu ne peux pas retourner à lui. Il ne serait pas assez fort pour affronter la malédiction de tes bébés. Fais comme ma sœur; reste. Tu recevras protection.
Le rabat de la porte de l'ulaq s'ouvrit sur Femme du Ciel.